Tout le monde peut écrire un article

Agence Ecofin – Jamais il n’a été aussi facile de produire un article. Un dirigeant, une entreprise, un ministère, une organisation ou un consultant peuvent désormais transformer en quelques secondes un rapport, un communiqué ou quelques chiffres en un texte structuré, fluide et apparemment documenté. Titres, chapeaux, citations, intertitres : toutes les marques extérieures du journalisme sont là. Il ne manque parfois qu’une chose : le journalisme lui-même.

Écrire un texte qui ressemble à un article n’a jamais suffi à faire du journalisme. Encore moins aujourd’hui, lorsque l’intelligence artificielle peut donner une apparence de maîtrise à un raisonnement fragile, lisser les contradictions, fabriquer des transitions impeccables et envelopper une conclusion déjà décidée dans un vocabulaire d’expertise.

Le résultat peut être redoutable. Les chiffres sont vrais, mais mal compris. Les sources existent mais elles sont sélectionnées soigneusement pour soutenir le message. Les projections deviennent des certitudes. Les corrélations sont présentées comme des causes. Les limites méthodologiques disparaissent.

Ce n’est pas toujours de la désinformation au sens classique. C’est parfois plus subtil, donc plus dangereux : une information orientée, débarrassée de tout ce qui pourrait gêner la démonstration.

L’entreprise devient son propre média. L’État écrit le récit de ses politiques. Le dirigeant produit l’analyse de ses performances. Le consultant transforme ses recommandations en vérités générales. L’organisation qui finance une étude en tire elle-même l’article chargé d’en célébrer les conclusions. Chacun peut désormais fabriquer une version du réel dans laquelle ses choix sont cohérents, ses résultats convaincants et ses intentions incontestables.

Et puisque le texte ressemble à un article, beaucoup finissent par croire qu’ils ont fait le travail du journaliste. Mais le journalisme commence précisément là où ils se sont arrêtés : au moment de retourner au document original, de vérifier ce que le chiffre mesure réellement, de rechercher ce qui contredit la thèse, de demander qui gagne, qui perd et qui paie.

Le journaliste n’est pas nécessaire parce qu’il serait le seul à savoir écrire. Ce monopole n’existe plus, s’il a jamais existé. Il est nécessaire parce que son métier lui impose une discipline que celui qui cherche à vendre une politique, une entreprise, une personne ou une cause n’a aucune raison de s’imposer spontanément.

Il doit douter là où d’autres veulent convaincre. Il doit ralentir là où tout pousse à conclure. Il doit attribuer, confronter, contextualiser et parfois renoncer à une histoire séduisante lorsque les faits ne la soutiennent pas.

Les journalistes eux-mêmes ne sont évidemment pas à l’abri. Ils peuvent utiliser naïvement les mêmes outils, céder à la facilité d’un texte bien tourné ou oublier que la rapidité ne dispense jamais de la vérification. L’IA ne détruit pas seulement les frontières autour du métier ; elle met aussi à l’épreuve ceux qui l’exercent. Elle les oblige à se souvenir que leur valeur n’est pas dans la production de phrases, mais dans la solidité de la démarche qui les précède.

Cette exigence est d’autant plus importante que le journalisme reste un quatrième pouvoir. Dans un espace public déjà saturé de fausses nouvelles et de récits intéressés, la multiplication de contenus qui empruntent les codes du journalisme sans en respecter la méthode affaiblit sa capacité à jouer son rôle de contre-pouvoir.

 

 

Louis-Nino Kansoun

 

 

Source : Agence Ecofin – (Le 25 juillet 2026)

 

 

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com

Quitter la version mobile