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Les victimes de violences sexuelles dans l’enfance peuvent mettre de longues années avant de dévoiler ce qu’elles ont vécu, ce qui retarde leur prise en charge et constitue un enjeu de santé publique majeur.
- Les mécanismes qui empêchent les victimes de s’exprimer sont particulièrement puissants dans les situations d’inceste, mais ils peuvent exister dans tous les contextes où un adulte détient une autorité et un pouvoir sur un enfant.
- L’analyse de témoignages de victimes recueillis par la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église, ou Ciase, permet de mettre en lumière quatre domaines d’obstacles étroitement liés : les obstacles institutionnels et culturels, les obstacles psychologiques, la mémoire et le silence, et les obstacles familiaux.
Des travaux publiés en 2025 dans la revue médicale The Lancet estimaient que, sur la période 1990-2023, 18,9 % des filles et 14,8 % des garçons dans le monde avaient été victimes de violences sexuelles avant l’âge de 18 ans. En France, selon une étude de 2022, cette situation concernerait 14,5 % des femmes et 6,4 % des hommes.
D’autres travaux académiques révèlent quant à eux que les délais moyens avant un premier dévoilement varient entre 3 ans et 18 ans, et que plus de la moitié des victimes se confient pour la première fois à l’âge adulte.
Il ne s’agit donc plus de savoir si le dévoilement est retardé – il l’est, massivement –; mais de comprendre pourquoi la plupart des victimes de violences sexuelles ne parlent pas, ou pas avant un certain temps.
Le dévoilement n’est pas un acte ponctuel, mais un processus complexe
Avant tout, précisons que si l’expression « abus sexuel », traduction de child sexual abuse (CSA), capture bien la dimension de confiance trahie et de pouvoir exercé, il n’exprime pas, en français, la notion de maltraitance – aujourd’hui, un abus désigne surtout un usage excessif ou détourné.
Pour cette raison, nous lui préférons ici le terme de « violences sexuelles sur enfant », qui intègre la notion d’atteinte à l’intégrité physique et psychologique. Cela permet de souligner que, dans les contextes étudiés (familiaux et parafamiliaux), ces violences impliquent systématiquement un abus de confiance et d’autorité.
Qu’est-ce que le contexte parafamilial ? Les violences sexuelles sur enfant surviennent le plus souvent au sein de la famille et aussi très fréquemment dans ce que la recherche appelle les contextes parafamiliaux. Il s’agit de situations impliquant des personnes connues de la famille, qui ont souvent une relation de proximité, de confiance et d’autorité avec l’enfant. Ces contextes sont particulièrement propices au silence : l’agresseur y bénéficie souvent d’une légitimité sociale et institutionnelle ainsi que d’une proximité affective qui floutent les frontières entre protection et agression. Ce contexte rend la reconnaissance des violences sexuelles plus difficile et complique le dévoilement.
Selon la littérature scientifique, le dévoilement des violences sexuelles n’est pas un acte ou un évènement isolé, mais un processus progressif, complexe, relationnel, non linéaire, qui dépend simultanément de plusieurs facteurs psychologiques, familiaux, sociaux, culturels et institutionnels. Il peut être partiel, différé, rétracté, puis repris des années plus tard.
Le disclosure process, processus par lequel une victime révèle des violences sexuelles qu’elle a subies, est un champ de recherche à part entière depuis les années 1980 dans la littérature scientifique anglo-saxonne.
En français, le terme disclosure se traduit par « dévoilement », « révélation » ou « divulgation ». Ces trois mots ont en commun de placer la charge de l’action sur la victime : c’est elle qui doit lever le secret, rompre le silence et parler.
Dans la littérature francophone spécialisée, c’est le premier terme de cette liste, « dévoilement », qui s’est imposé (notamment au Québec, où ce champ est étudié depuis plusieurs décennies). C’est également celui retenu par la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase) et la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise).
Dans ce contexte, le dévoilement désigne « un processus complexe, interactif et graduel qui se déroule tout au long de la vie », et non une série de moments de révélation isolés.
Aider au dévoilement, un enjeu de santé publique
Les conséquences psychiatriques et psychologiques des violences sexuelles dans l’enfance sont bien documentées. Chez les personnes qui en ont subi, les taux de dépression, d’anxiété, de trouble de stress post-traumatique (TSPT), de trouble de stress post-traumatique complexe (TSPTc), d’addiction, de trouble du comportement alimentaire, de trouble de la personnalité borderline et le risque suicidaire sont significativement plus élevés que dans la population générale.
Les victimes de violences sexuelles dans l’enfance présentent, par exemple, un risque de trouble psychiatrique de 2,2 à 2,9 fois plus élevé que les autres.
Les violences sexuelles dans l’enfance conduisent également tout au long de la vie à davantage de difficultés dans la vie sexuelle, la vie relationnelle et sociale (couple, parentalité, niveau académique, vie professionnelle) et la santé physique (maladies cardio-vasculaires, pulmonaires, hépatiques).
De ce fait, le dévoilement constitue un enjeu clinique majeur. En effet, lorsqu’il est accueilli de manière adaptée, avec croyance, écoute et validation, il permet la mise en place d’une prise en charge précoce. Il est alors associé à des trajectoires plus favorables pour les victimes. Comprendre ce qui empêche le dévoilement est donc une priorité de santé publique.
L’Église catholique romaine : un exemple systémique très documenté
Le rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), rendu public en 2021, a mis en évidence le caractère systémique du phénomène, confirmé par l’enquête indépendante menée par l’Inserm.
La sociologue Nathalie Bajos et ses collaborateurs estiment que, au sein de l’Église catholique romaine française, environ 220 000 enfants auraient été agressés sexuellement entre 1950 et 2020.
Dans notre étude publiée en 2026 dans la revue Child Abuse & Neglect, nous avons analysé 23 témoignages oraux de victimes rendus publics par la Ciase afin d’identifier les obstacles au dévoilement dans ce contexte spécifique. Pour cela, nous avons utilisé une méthode qualitative d’analyse thématique.
Ces travaux révèlent que 87 % des survivants ont dévoilé les faits pour la première fois à l’âge adulte, et 39 % ont attendu plus de quarante ans.
Le corpus utilisé est constitué de personnes ayant finalement décidé de témoigner devant la Ciase et de rendre leur témoignage public ; celles qui n’ont jamais rien dévoilé en étant, par définition, absentes. Les obstacles que nous décrivons sont donc probablement sous-estimés.
En outre, ces résultats s’inscrivent dans un contexte national, institutionnel et historique particulier et leur transférabilité à d’autres contextes doit être envisagée avec prudence. Ils mettent néanmoins en lumière quatre domaines d’obstacles étroitement liés.
Les obstacles institutionnels et culturels
Les agresseurs détenaient une double autorité sur les victimes, l’autorité de l’adulte sur l’enfant et l’autorité spirituelle.
Cette configuration relationnelle fondée sur une asymétrie majeure du pouvoir rendait difficile toute remise en question de l’autorité. De plus, lorsque certaines victimes tentaient de signaler les faits, les réponses institutionnelles n’apportaient pas de reconnaissance explicite, de qualification juridique des faits ou de sanctions. Cela avait pour conséquence de prolonger et de renforcer le silence des victimes, en décourageant toute tentative ultérieure de dévoilement, phénomène qualifié de « silenciation secondaire ».
À cela s’ajoutaient les normes sociales restrictives : dans ces environnements, la sexualité était souvent un tabou, ce qui privait l’enfant des mots pour nommer ce qu’il avait subi. La confusion entre le registre moral (le péché) et le registre juridique (le crime) brouillait la gravité des actes et maintenait le silence.
Les obstacles psychologiques
La culpabilité et la honte étaient activement induites par l’agresseur grâce à un mécanisme de renversement de la responsabilité et de la faute. Dans un contexte religieux, cette culpabilité opérait sur deux niveaux simultanément : la transgression sexuelle et la violation de l’ordre moral et spirituel, ce dernier point rendant encore plus difficile la parole.
À cela s’ajoute la confusion de rôles, un obstacle majeur au dévoilement : l’agresseur était à la fois le prêtre, l’éducateur, la figure parentale (étant souvent appelé « mon père »), l’ami, le mentor… Il devenait presque impossible pour l’enfant de différencier ce qui relevait de l’autorité, de l’affection ou de la sexualisation.
Ainsi, un témoin décrivait son agresseur comme une figure si sacralisée que la violence sexuelle en devenait littéralement impensable. Une ambivalence affective envers l’agresseur était souvent rapportée, mêlant affection, admiration et dégoût.
Cette ambivalence émotionnelle et spirituelle rendait le dévoilement coûteux et incitait à maintenir le silence, ledit dévoilement étant perçu comme mettant en danger une relation parfois idéalisée par le sujet.
La mémoire et le silence
Contrairement à une idée reçue, l’absence de dévoilement n’est pas synonyme d’amnésie totale, dite « dissociative ». Cette dernière peut certes se rencontrer. Cependant, plutôt qu’à une perte mémorielle complète, le dévoilement tardif est le plus souvent lié à des mécanismes psychologiques protecteurs.
Parmi ceux-ci, on peut citer, par exemple, le déni fonctionnel (mécanisme psychologique qui permet à la victime de maintenir à l’écart de sa conscience ce qu’elle a subi, non par oubli, mais pour préserver un équilibre psychologique et des liens relationnels essentiels), la fragmentation (les souvenirs des violences ne sont pas stockés de manière cohérente et linéaire, mais sous forme de traces parcellaires et éparses, sans récit organisé pour les relier), la mise à distance (processus actif par lequel la victime s’éloigne psychiquement de ses souvenirs pour continuer à vivre, parfois même en contact avec l’agresseur).
Les victimes interrogées par la Ciase décrivaient des traces mémorielles et sensorielles fragmentées, une odeur, un son, une image, parfois sans un récit pour les organiser. Or, sans ce récit, le dévoilement reste impossible.
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En effet, on ne peut se souvenir que de ce que l’on a pu reconnaître, lorsque l’agresseur est une figure de confiance, d’affection et d’autorité, la violence reste longtemps inaccessible à la conscience, non par oubli, mais par impossibilité psychologique de la nommer, car paradoxale.
L’absence prolongée de dévoilement ne peut donc pas être réduite à un manque mémoriel, elle reflète souvent un processus actif, de compromis psychologique et relationnel, permettant de maintenir des liens affectifs essentiels et un équilibre fragile.
Les obstacles familiaux
Les parents accordaient aux figures religieuses une confiance importante, quasi totale, souvent liée à la foi ou à la renommée, donnant aux agresseurs un accès répété à l’enfant, parfois même au sein du domicile familial.
Les agresseurs ne ciblaient pas seulement l’enfant, mais séduisaient et manipulaient également les parents et la famille. Ce type de « mise en condition » est appelé « grooming » (du verbe anglais to groom, signifiant « panser » – pour un cheval – ou « préparer »).
Les mécanismes classiquement décrits dans les cas d’inceste, comme les conflits de loyauté, la confusion des rôles, la dépendance émotionnelle et l’ambivalence envers l’agresseur, se retrouvent également dans le contexte parafamilial religieux.
Enfin, pour certaines victimes, parler revenait à accuser leurs propres parents de complicité involontaire, à les confronter à leur aveuglement, à leur manque de protection ainsi qu’à la trahison de leur foi et de leur confiance. Les implications psychologiques supposées rendaient, pour beaucoup de victimes, la parole impossible.
Au-delà de l’Église : un modèle pour comprendre d’autres contextes
Soulignons que les effets de ces quatre domaines ne s’additionnent pas : ils interagissent.
Les obstacles au dévoilement s’inscrivent dans un système où les facteurs individuels, relationnels, familiaux, contextuels et institutionnels s’alimentent mutuellement. Ensemble, ils constituent un environnement relationnel et symbolique où la parole devient structurellement difficile ou même impossible, bien au-delà de la seule relation agresseur-victime. Le silence n’est pas un échec de la victime, ni sa responsabilité, mais une réponse adaptative à ce même système.
Le cas de l’Église catholique est le contexte parafamilial le mieux documenté empiriquement. Mais les mécanismes identifiés, tels que l’autorité institutionnelle, le grooming familial, la confusion des rôles, la silenciation secondaire, ne sont pas propres à l’Église.
Ils opèrent, selon des configurations spécifiques, partout où un adulte détient une autorité et un pouvoir sur un enfant. Et notamment, en premier lieu, au sein de la famille, le contexte le plus fréquent des violences sexuelles sur enfant.
Ces mécanismes sont susceptibles d’exister également dans tous les espaces où une figure extérieure à la famille détient une autorité morale forte sur l’enfant et son entourage : milieu sportif, milieu périscolaire, secteur médical, secteur éducatif, etc.
Ces contextes ne sont pas suffisamment étudiés et explorés dans la recherche sur le dévoilement des violences sexuelles, alors que l’enjeu est majeur. En effet, en l’absence de dévoilement et de parole, les violences sexuelles se poursuivent, les victimes ne reçoivent pas l’aide et la prise en charge adaptée et le risque de revictimisation augmente. In fine, c’est toute la trajectoire développementale de l’enfant qui peut être lourdement impactée, avec des conséquences à long terme sur la santé mentale et physique, la scolarité, la vie affective (et, plus tard, sexuelle), ainsi que sur la socialisation.
Pédopsychiatre, Université Sorbonne Paris Nord; AP-HP
Professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Université Sorbonne Paris Nord; AP-HP
Source : The Conversation
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