Togo, Ghana, Burkina Faso… La Chine au coeur d’un trafic de peaux d’âne

Afrique XXI – Enquête · Des villages du nord du Togo aux campagnes du Ghana et du Burkina Faso, les ânes disparaissent, victimes d’un commerce transfrontalier illégal pour alimenter la demande chinoise de peaux. Celles-ci sont destinées à la fabrication de l’ejiao, une gélatine utilisée dans la médecine traditionnelle.

L’absence des ânes se lit désormais dans les gestes quotidiens et dans les corps soumis à l’effort. Dans le froid d’un petit matin de décembre, des enfants s’agrippent à une charrette branlante chargée de briques en terre crue. Deux d’entre eux tirent de toutes leurs forces, les pieds glissant dans le sable. Derrière, d’autres poussent, haletants. La charrette avance par à-coups, dans un grincement de bois et de fer.

À Tougbila, petit village togolais frontalier du Ghana situé au bord de la Volta Blanche, dans la commune de Tône 3, cette période de l’année est, comme ailleurs dans la région des Savanes, traditionnellement celle des chantiers de bâtiment. Les grandes pluies ont emporté des cases, fragilisé des murs. Il faut rebâtir avant que la poussière ne s’installe pour de longs mois.

Suuk, la cinquantaine, a décidé de relever son vestibule écroulé pendant l’hivernage. Comme beaucoup ici, il a façonné lui-même ses briques au bord du marigot, là où l’eau reste accessible. D’ordinaire, un âne aurait suffi : il aurait tiré la charrette, multiplié les allers-retours entre le marigot et la concession, porté l’eau et la terre. Mais l’âne de Suuk a disparu il y a un peu plus d’un mois, volé comme tant d’autres dans le village. Ces dernières années, le vol d’ânes est devenu récurrent dans de nombreuses localités de la région, a-t-on appris auprès de sources sécuritaires. Des présumés auteurs de ces vols ont même été interpellés.

L’âne, pilier de l’économie rurale

Autrefois, en saison sèche, l’âne ne faisait l’objet d’aucune surveillance particulière. Après les récoltes, on le laissait paître librement dans le village et ses environs, parfois durant des semaines, voire des mois, sans que le propriétaire ne s’en inquiète. Nul ne cherchait à voler cet animal humble et rustique.

Mais l’irruption du commerce des peaux a brutalement rompu cet équilibre. Désormais, la moindre négligence peut coûter au paysan le vol de tout son troupeau. Jadis simple animal de trait, l’âne est devenu une ressource rare, happée par des circuits commerciaux lointains dont la progression silencieuse bouleverse en profondeur la vie quotidienne des campagnes.

Dans les économies rurales des Savanes, l’âne constitue un outil de travail central : moyen de transport, facteur de productivité et source de revenus. Il permet aux agriculteurs d’acheminer leurs récoltes du champ au village, mais aussi d’assurer, contre rémunération, le transport pour d’autres ménages. Selon Agronomes et vétérinaires sans frontières (AVSF), un âne attelé à une charrette peut multiplier par trois à cinq les volumes transportés par rapport au portage humain, ce qui réduit considérablement la pénibilité du travail.

Dans plusieurs localités du Burkina Faso, l’âne remplace même les bœufs dans le labour attelé pour les familles à faibles revenus. « On peut labourer avec un seul âne attelé. Il suffit d’utiliser une charrue plus légère. Certes, le travail est plus lent qu’avec une paire de bœufs, mais cela reste nettement préférable au labour à la daba », explique Diyori Lampouguini, cultivateur à Zambendé.

L’auxiliaire des femmes

Le rôle de l’âne est encore plus déterminant pour les femmes. Dans les activités de transformation agroalimentaire, il assure le transport de l’eau, du bois de chauffe, et l’acheminement des produits vers les marchés. Dans la région des Savanes, au Togo, des projets menés par AVSF ont permis, en 2018, d’équiper environ soixante coopératives agricoles en charrettes asines afin de promouvoir l’agroécologie1. Au Burkina Faso, une étude de la fondation Brooke (Action for Working Horses and Donkeys)2souligne que l’âne contribue directement aux revenus de nombreux ménages ruraux par les services de transport.

Pourtant, du nord du Togo aux campagnes ghanéennes et burkinabè, la diminution du cheptel asin est désormais largement constatée. Longtemps perçu comme un simple outil de travail, l’animal s’est progressivement retrouvé au cœur de circuits commerciaux mondialisés transformant sa valeur d’usage en matière première.

Dans la partie septentrionale du Togo, la viande d’âne est consommée par certaines communautés, notamment sous forme de soupe d’os à laquelle sont prêtées des vertus thérapeutiques. Cette consommation reste toutefois limitée : les musulmans s’en abstiennent, tout comme des peuples qui considèrent l’âne comme un animal totémique. Au Ghana et au Burkina Faso, ces interdits expliquent la rareté des boucheries spécialisées. Outre le faible nombre de consommateurs, l’âne demeure sacré dans de nombreuses communautés : son abattage ne s’improvise pas et obéit à des rites précis.

L’ejiao, moteur d’un commerce opaque

L’arrivée d’acheteurs chinois a profondément modifié la dynamique de l’abattage. Leur intérêt ne se porte pas sur la chair, mais sur la peau, utilisée pour produire l’ejiao. Cette gélatine, obtenue par cuisson prolongée de la peau d’âne, est utilisée depuis plus de deux millénaires en médecine traditionnelle chinoise. Elle est réputée pour ses usages thérapeutiques et cosmétiques, notamment contre l’anémie, les vertiges, certains troubles de la reproduction et les saignements.

Selon Inades-Formation, un réseau panafricain d’ONG, le marché mondial de l’ejiao exploite environ 4,8 millions de peaux d’âne par an, soit près de 10 % de l’effectif mondial, qui a baissé de 37 % en cinq ans. La montée en puissance de cette demande a provoqué un effondrement du cheptel en Chine : de 11 millions d’ânes en 1992, la population est tombée à 2,6 millions en 2020. Une tentative d’élevage intensif dans ce pays a échoué. La Chine s’est alors tournée vers l’Afrique pour s’approvisionner3.

Togo, Burkina Faso et Ghana : pays de transit

Le Togo, le Burkina Faso et le Ghana jouent depuis plusieurs années un rôle central dans ce commerce régional, à la fois comme zones d’approvisionnement et pays de transit. Une grande partie des ânes abattus sur le territoire togolais provient du Sahel, notamment du Mali, du Niger et du Burkina Faso. Dans ces pays, où les populations musulmanes sont majoritaires dans certaines régions, la viande d’âne n’est pas consommée, ce qui facilite l’achat des animaux à bas prix.

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Robert Kanssouguibe Douti

Robert Kanssouguibe Douti est journaliste reporter à Laabali média

Truth Reporting Post

Truth Reporting Post est une coalition de journalistes qui enquêtent principalement au Togo.

 

 

 

Source : Afrique XXI

 

 

 

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