Témoignages – Pour les Sénégalais des États-Unis, la menace constante d’un contrôle de l’ICE

Courrier international  – Au détour des rues américaines, au travail ou dans les stations de métro, les immigrés sénégalais vivent dans la terreur de voir apparaître des agents de la police de l’immigration, l’ICE. Le quotidien dakarois “L’Observateur” raconte le cauchemar éveillé de ceux qui, venus chercher le rêve américain, sont pourchassés et expulsés sans le moindre recours.

Ils surgissent en silence, repartent en trombe et laissent derrière eux une onde de choc invisible mais dévastatrice. Dans certaines rues américaines, les agents de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), le Service de l’immigration et des douanes, transforment des journées ordinaires en scènes d’interpellation fulgurantes.

Vitres teintées, véhicules banalisés, interventions éclair : en quelques minutes, une vie peut basculer. Pour de nombreux Sénégalais installés aux États-Unis, la peur s’est installée durablement, pesante, presque suffocante.

Le 21 novembre 2025, Abdou Tall, 36 ans, commerçant surnommé “Café Touba”, vit l’un de ces moments qui fracturent une existence. Originaire de Grand-Yoff, à Dakar, et établi à New York depuis trois ans, il arrive à son travail comme à l’habitude. Il gare son véhicule lorsqu’un imposant 4 × 4 se place juste derrière lui.

Pensant à un simple malentendu, il s’approche pour demander au conducteur de reculer. L’homme, un ordinateur posé sur les genoux, s’exécute calmement. Abdou ignore qu’il vient d’être identifié. Quelques minutes plus tard, trois voitures convergent.

De gros bras surgissent et lui ordonnent de ne plus bouger. Pris de panique, il tente de fuir, sans succès, et est rapidement rattrapé. Le marchand est accusé de vente illégale de contrefaçons et de séjour irrégulier. Des agents du FBI l’interrogent ensuite sur ses fournisseurs. Il passe un mois et cinq jours en centre de détention.

Alors qu’il est d’abord prêt à signer sa déportation, sa situation évolue grâce à l’intervention d’Amadou Ly, président d’une fondation d’aide aux migrants, qui introduit une pétition pour empêcher son transfert vers un autre État et lui trouve des avocats spécialisés en droits humains.

Depuis sa libération, Abdou reste dans une vigilance constante. Il décrit une vie sous tension permanente. Les agents, explique-t-il, opèrent discrètement, restent peu de temps sur place et frappent à l’improviste.

Des frontières au cœur des métropoles

Paralysés par la crainte, des migrants se cantonnent à quelques trajets sûrs, redoutant à chaque instant l’arrivée des agents, même à domicile.

Cette pression résulte d’une montée en puissance spectaculaire de l’ICE. En doublant ses effectifs pour atteindre 22 000 agents déployés dans 400 bureaux, l’agence a confirmé au début de 2026 le recrutement record de 12 000 officiers en moins d’un an. Forte d’un budget de 11,3 milliards de dollars [9,5 milliards d’euros], elle viserait désormais l’objectif officiel de 1 million d’expulsions annuelles.

Contrairement à une idée répandue, la méfiance ne concerne pas uniquement les personnes entrées clandestinement. Abdou Tall, le commerçant, affirme avoir côtoyé en détention des migrants arrivés avec un visa ou une carte de résident dont la situation administrative s’est compliquée.

Amadou Ly confirme cette tendance. Ce citoyen américain informe que des personnes en pleine procédure de demande d’asile sont aujourd’hui interpellées. Il rapporte une détresse psychologique profonde au sein des communautés migrantes, marquées par l’incertitude et la menace constante d’un contrôle.

“Ce virage stratégique déplace l’action des frontières vers le cœur des métropoles.”

Ces raids urbains, marqués par le décès de deux individus, s’inscrivent dans un paradoxe. Selon un rapport publié par la Brookings Institution, l’immigration illégale s’est effondrée (de 270 000 en 2024 à moins de 39 000 en 2025), tandis que les expulsions stagnent à 315 000, un volume à peine supérieur à celui de l’année précédente.

Adama Fall, un ressortissant sénégalais, observe la situation avec prudence. Il n’a pas été directement témoin de descentes d’équipes fédérales, mais plusieurs arrestations lui ont été rapportées. Pour lui, les migrants passés par le Nicaragua seraient particulièrement exposés, notamment ceux ayant signé des documents aux frontières sans en comprendre la portée.

Alioune*, lui-même arrivé par cette voie, ne s’en ronge pas pour autant les sangs. Il poursuit ses activités et constate que la majorité des personnes appréhendées ont eu, dans le passé, une infraction à leur actif, même si ce n’est pas le cas de tous. Le quadragénaire affirme que ces opérations n’ont pas bouleversé son quotidien, même s’il a appris que deux de ses connaissances ont été arrêtées par les [agents] fédéraux.

Entraide et évitement

D’autres, en revanche, se rendent au travail avec appréhension, évitent les transports publics, s’alertent entre eux, partagent les zones à éviter et restreignent leurs allées et venues. Cinq mois avant l’élection présidentielle américaine, Amadou Ly et son équipe avaient commencé à diffuser des vidéos de sensibilisation.

Leur objectif était d’orienter les nouveaux arrivants vers des villes traditionnellement plus tolérantes envers les immigrés. Face à cette pression quotidienne, les centres urbains autrefois perçus comme des refuges commencent eux aussi à se fragiliser.

Yama Sey, Sénégalaise bénévole engagée auprès des migrants dans le comté de Montgomery (Maryland), raconte que, depuis un an, les opérations massives de cette agence fédérale se poursuivent sans relâche. Au début, le County Executive et le gouverneur avaient appelé les habitants à rester sereins. La force de l’État fédéral a toutefois rapidement pris le dessus, et l’ICE a fait irruption dans le comté.

Certains ont été arrêtés, détenus et renvoyés dans leur pays d’origine. La dernière personne que Yama connaissait a été rapatriée il y a seulement une semaine. Elle souligne que des résidents de longue date, parfois présents depuis vingt ou trente ans sans statut régularisé, vivent maintenant dans une peur permanente. Certains évitent les hôpitaux, les écoles ou les transports publics. Les consultations médicales se font à distance lorsque c’est possible.

“Aujourd’hui, l’ICE ne s’en prend plus uniquement aux immigrés en situation irrégulière. Ses agents arrêtent tout le monde. Même des Américains naturalisés ont été interpellés et détenus.”

Dans cette atmosphère lourde, où le moindre craquement derrière la porte résonne comme une menace, les espoirs d’Amérique se consument parfois plus vite qu’ils ne naissent.

“American Nightmare”

À Notto Gouye Diama, dans la région de Thiès, Gora Gadiaga, 29 ans, vit avec l’amertume du retour. Parti en 2023 vers les États-Unis avec l’espoir de soutenir sa famille, il avait mobilisé entre 6 et 7 millions de francs CFA [entre 9 000 et 10 000 euros environ] pour financer son voyage par le Nicaragua. Son projet de vie, immense et lumineux au départ, n’aura été qu’une éclaircie brève, brutalement écourtée.

À son arrivée, il est placé dans un centre en Californie, transféré en Louisiane, puis envoyé en Virginie, où il passera près d’un an et demi en détention. Il verse 3 000 dollars [environ 2 525 euros] à une femme présentée comme avocate. Le jour de l’audience, aucun conseil ne vient le défendre. La femme disparaît, laissant place à une mise en scène maladroite qui n’empêchera pas son expulsion.

“Après deux renvois, elle envoie son mari se faisant passer pour mon oncle”, nous explique-t-il au bout du fil. Lorsque la supercherie est révélée, le dossier s’effondre et l’expulsion est prononcée. Sa famille, qui avait vendu des biens pour financer la procédure, restera sans nouvelles de cette supposée robe noire. Pour Gora, la douleur est double : l’échec du projet migratoire et la trahison d’une compatriote.

“Ce qui m’a le plus fait mal, c’est que c’était une Sénégalaise.”

Brutalement revenu au point de départ, il aide aujourd’hui son homonyme dans les champs et tente de se reconstruire, loin des ambitions immenses que son départ avait suscitées. Gora Gadiaga n’est pas un cas isolé.

Yama Sey déplore de nombreux cas de jeunes victimes de ce stratagème, certains contraints de vendre leurs biens au Sénégal pour payer des services fictifs. En outre, la vulnérabilité des migrants ne se limite pas aux risques d’arrestation.

Tout miser pour un avenir détruit

Dans plusieurs villes américaines, explique la volontaire de Montgomery, les nouveaux arrivants vivent dans des conditions précaires. Les chambres exiguës sont louées à des prix exorbitants, il leur est interdit de cuisiner, et des règles strictes encadrent l’usage des sanitaires, faisant de la survie quotidienne un véritable défi.

Familles et proches vendent des biens, mobilisent leurs économies et misent tout leur avenir sur la réussite d’un fils ou d’un frère.

“Lorsqu’une expulsion survient, le retour se fait souvent sans ressources, parfois même sans argent pour rejoindre sa propre ville ou son village d’origine.”

Face à cette pression extrême, la communauté sénégalaise s’organise. Des réseaux d’entraide diffusent des informations en wolof, expliquent les droits en cas d’arrestation et organisent des rencontres virtuelles avec de véritables avocats. Cette solidarité tient lieu de bouée de sauvetage dans un climat d’anxiété permanent.

Cependant, elle ne suffit pas à dissiper cette inquiétude diffuse qui accompagne chaque sortie, chaque trajet. Les arrestations, les duperies et l’incertitude administrative forment un cocktail explosif.

Certains migrants, relèvent nos interlocuteurs, seraient même rapatriés vers des pays qui ne sont pas les leurs, une situation qui, selon les acteurs associatifs, mériterait un suivi plus rigoureux de la part des autorités consulaires.

Pour nombre de Sénégalais restés aux États-Unis, l’horizon s’est rétréci. Le rêve d’une vie meilleure s’est transformé en une attente fébrile, suspendue entre espoir et expulsion, où la liberté semble parfois tenir à une simple rencontre de rue

 

 

 

* Le nom a été modifié.

 

 

 

L’Observateur (Dakar)

Ce journal d’information généraliste est le plus lu dans le pays. Fondé en 2003, il est une des entités du groupe Futurs Médias (GFM), qui appartient au chanteur sénégalais Youssou N’Dour. Aux côtés de la radio (RFM) et de la chaîne de télé (TFM)

 

 

 

Source : Courrier international (France)

 

 

 

 

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