
Le Soleil – Au cœur de l’Afrique de l’Ouest, bien avant que les frontières modernes ne s’imposent sur les cartes, un royaume s’élevait le long du fleuve Sénégal. Un royaume qui n’était pas seulement un espace politique, mais une véritable force économique, culturelle et religieuse. Ce royaume, c’est le Tékrour (ou Takrūr), l’un des premiers États structurés de la région, celui qui pose les bases d’une histoire sénégalaise millénaire.
Le Tékrour n’est pas un simple nom dans les récits du passé. Il est une réalité vivante, un État médiéval dont l’essor s’inscrit dans le grand commerce transsaharien. Dès le VIIe siècle, la dynastie des Dia-Ogo fonde un État dont l’activité économique repose sur la métallurgie. Le fer, ce métal qui transforme les outils, les armes, mais aussi les destins, devient le socle d’une civilisation naissante. Dans un contexte où l’Afrique de l’Ouest se structure autour des échanges, le Tékrour se positionne comme un acteur central, entre l’Empire du Ghana et les routes du commerce transsaharien.
Les premières populations qui composent cet État sont les Sérères, les Wolofs et les Peuls. C’est un royaume pluriel, où les langues et les cultures se croisent, se mêlent et se renforcent. Cette diversité n’affaiblit pas le royaume, elle le nourrit. Elle fait de lui un carrefour vivant, une terre d’échanges et de rencontres.
À la fin du Xe siècle, la dynastie soninké des Manna succède à la première lignée, et c’est sous son règne que le royaume entre dans une nouvelle ère. En 1035, le roi War Jabi se convertit à l’islam, marquant un tournant majeur. Cette conversion ne se limite pas à un simple changement religieux : elle transforme profondément la société, bouleverse les équilibres et provoque des tensions. Les Sérères, attachés à leurs traditions, subissent une persécution qui les pousse à un exode massif, un épisode douloureux et fondateur de leur histoire.
Le Tékrour devient alors l’un des premiers royaumes de Sénégambie à adopter l’islam. Il ouvre une nouvelle page de l’histoire ouest-africaine, où la religion devient un vecteur de pouvoir, de diplomatie et de commerce. Mais le royaume ne se réduit pas à cette seule transformation spirituelle. Il s’affirme aussi comme un centre économique majeur. À l’apogée de son influence, au XIIe siècle, il contrôle des routes commerciales essentielles, les mines d’or du Galam, les salines d’Awlil, et devient un carrefour où l’or, le sel, les céréales et les tissus circulent avec intensité.
Pourtant, l’histoire du Tékrour n’est pas seulement une histoire de puissance. Elle est aussi celle de la fragilité des États médiévaux face aux forces qui les entourent. Au XIIIe siècle, le royaume entre dans une phase de déclin, frappé par la montée de l’Empire du Djolof, puis par l’expansion de l’Empire du Mali. Les derniers territoires du Tékrour sont progressivement absorbés, et la capitale est conquise en 1286. Le royaume perd son indépendance, mais pas son héritage. Une nouvelle aristocratie militaire, inféodée au Mali, s’installe et marque la fin d’une ère.
Au XIVe siècle, une nouvelle dynastie, les Tondjons, apparaît. Elle symbolise un État guerrier, désormais intégré dans la dynamique du Mali. L’indépendance du Tékrour s’efface, mais son influence culturelle et politique demeure. Au XVIe siècle, le royaume du Fouta-Toro se constitue et est souvent considéré comme l’héritier culturel et traditionnel du Tékrour. Ainsi, même dans l’ombre de l’histoire, le Tékrour continue de vivre, porté par la mémoire des peuples et la force de ses traditions.
Le Tékrour est aussi un exemple des complexités de l’Afrique médiévale. Les sources sont rares, fragmentaires, parfois contradictoires. Les écrits arabes confondent parfois le Tékrour avec l’Empire du Mali, et la tradition orale, écrite tardivement, propose des récits qui ne coïncident pas toujours avec les chronologies. Pourtant, malgré ces défis, l’essentiel demeure : le Tékrour est une réalité historique, un royaume qui a marqué la région, forgé dans le fer, l’or et la foi.
Pour « Les dimanches de l’histoire », le Tékrour est bien plus qu’un chapitre. C’est une porte d’entrée vers une Afrique ancienne, riche, structurée, où l’histoire se raconte à travers des dynasties, des échanges, des croyances et des migrations. C’est l’histoire d’un royaume qui a posé les fondations d’un Sénégal d’hier et d’aujourd’hui.
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