Sénégal – Mourir étudiant, une tradition républicaine

EXCLUSIF SENEPLUS - Le problème est un État qui a massifié l’université sans refonder son modèle social, qui a élargi l’accès sans repenser le financement, puis qui criminalise les conséquences de ses propres choix

SenePlus  – Mourir étudiant au Sénégal n’est plus une anomalie. C’est une tradition républicaine. Une tradition non écrite, transmise d’un régime à l’autre, appliquée avec constance, puis recouverte du même silence officiel. À l’université sénégalaise, on n’apprend pas seulement à penser : on y apprend que la mort peut servir de déclencheur administratif. Il faut mourir pour se faire entendre. Il faut un corps étendu, une sirène, un communiqué compatissant, pour que les préoccupations soient prises en charge.

Ce qui s’est passé ce lundi 9 février 2025 à l’Université Cheikh Anta Diop n’est ni une bavure, ni un accident, ni un excès isolé. C’est une routine politique. La mort d’étudiants est devenue une variable d’ajustement de la gouvernance universitaire. Elle surgit chaque fois que l’État refuse d’anticiper, de planifier, de réformer et choisit à la place, de réprimer.

On se souvient de Balla Gaye. On se souvient de Bassirou Faye. On se souvient de Fallou Séne.  Je cite ces noms, non pour fermer la liste, mais pour rappeler que la République n’a jamais pris la peine de l’écrire. Avant eux, d’autres sont tombés. Après eux, Abdoulaye Ba est tombé. Certains auront un nom, d’autres non. L’effacement fait partie du dispositif. Une mort sans archive est une mort politiquement rentable. Sous Senghor, on réprimait au nom de la stabilité.

Sous Abdou Diouf, au nom de l’austérité. Sous Abdoulaye Wade, au nom de l’ordre. Sous Macky Sall, au nom de la sécurité.

Les mots changent. Les méthodes persistent. Mourir étudiant n’est plus une anomalie dans la République sénégalaise, c’est une tradition politique sans mémorial. Et chaque fois, la même gêne surgit dès qu’une question s’impose : comment les forces de l’ordre agissent-elles face à des étudiants fauchés ? Quelle doctrine autorise l’usage d’une violence potentiellement létale contre des jeunes qui réclament des droits sociaux ? À partir de quand le maintien de l’ordre devient-il la gestion brutale d’une misère produite par l’État lui-même ?

On exige alors le silence. On sanctuarise l’uniforme. On invoque l’obéissance aux ordres, comme si l’obéissance suffisait à effacer la responsabilité. Comme si l’État pouvait tuer par délégation sans jamais rendre de comptes. Refuser de poser ces questions, ce n’est pas protéger la République. C’est l’avilir. La retenue n’est pas une option morale : c’est une obligation démocratique. Un État qui traite ses universités comme des zones à pacifier prépare sa propre faillite politique.

Mais une autre question, plus dérangeante encore, est soigneusement évitée : l’État sénégalais a-t-il réellement les moyens de la politique de bourses qu’il promet, qu’il annonce, qu’il brandit, sans jamais la réformer ? Le problème n’est pas le nombre d’étudiants. Le problème est un État qui a massifié l’université sans refonder son modèle social, qui a élargi l’accès sans repenser le financement, puis qui criminalise les conséquences de ses propres choix. Tant que le système de bourses restera inchangé, opaque, budgétairement fragile et politiquement instrumentalisé, les mêmes causes produiront les mêmes effets : retards de paiement, colère étudiante, manifestations, intervention policière, mort, oubli.

Refuser de réformer ce système, c’est accepter, en connaissance de cause, que la prochaine revendication sociale se solde encore par un corps de trop. Ce n’est pas une fatalité. C’est un choix politique. À l’université sénégalaise, l’étudiant n’est plus un citoyen. Il est un problème logistique. Trop nombreux, trop pauvres, trop conscients. On retarde les bourses.  On ferme les restaurants. Puis on envoie la police gérer la colère que l’État a lui-même fabriquée.

Ces morts sont politiques. Elles sont la conséquence directe d’un système qui préfère la matraque à la réforme, la force à la justice sociale, la communication de crise à la dignité. Alors il faut rompre. Radicalement. Rompre avec le système, pas avec les étudiants.

Première rupture : sortir la bourse du mensonge politique.

Une bourse qui n’est pas payée à temps n’est pas une bourse, c’est une promesse creuse. Il faut assumer un principe simple : soit l’État peut payer, soit il doit cesser de promettre. Gouverner, ce n’est pas entretenir l’illusion au prix du sang.

Deuxième rupture : changer la nature même de la bourse.

La bourse ne doit plus être un filet distribué à l’aveugle, mais un droit social de base garanti pour ceux qui en ont réellement besoin. L’universalité de façade produit l’injustice réelle. La justice sociale exige du courage politique, pas des slogans.

Troisième rupture : remplacer la bourse monétaire par la sécurité matérielle.

Logement, restauration, transport doivent primer sur le cash. On ne gouverne pas une jeunesse affamée avec des virements aléatoires. On garantit des conditions de vie, pas des excuses comptables.

Quatrième rupture : retirer les forces de l’ordre des campus.

L’université n’est pas une zone à pacifier. Toute intervention policière en milieu universitaire doit devenir l’exception absolue, relever de la protection et non de la confrontation, strictement encadrée, politiquement assumée. Un État qui protège ses étudiants n’a pas besoin de les matraquer.

Cinquième rupture : assumer la responsabilité politique des morts d’étudiants.

Un étudiant qui meurt dans une mobilisation sociale signe l’échec d’un système. Et un échec de cette nature doit avoir un coût au sommet de l’État. Sans coût politique, la mort devient un outil de gestion.

Enfin, il faut une rupture mémorielle : un mémorial national des étudiants morts pour leurs droits. Non pour glorifier la mort, mais pour rappeler aux gouvernants que chaque décision prise contre la dignité étudiante a un précédent, un nom, une histoire. Une République qui refuse de compter ses morts accepte de les reproduire. Soit on brise cette tradition, soit on continue de la transmettre, mandat après mandat. Car tant que l’État préférera l’ordre à la justice sociale, mourir étudiant ne sera pas un drame. Ce sera un héritage.

 

 

Amadou Thiourou Barry

barry.at15@gmail.comun citoyen qui ne s’habituera jamais à compter les morts à la place des réformes.

 

 

Source : SenePlus (Sénégal) – Le 11 février 2026

 

 

 

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