Seneplus – Ils en sont pour leurs frais tous les Sénégalais qui pensaient qu’après le 3 avril 2024 s’installerait enfin dans le pays une sereine accalmie, un consensus national qui les changeraient des troubles qui avaient menacé sa cohésion et son économie. Ils étaient pleins d’espérance, prêts à pardonner les cafouillages et les maladresses et peu leur importait que le duo qu’ils avaient porté au pouvoir n’ait pas l’expérience de gouverner à ce niveau de responsabilité.
L’important c’était qu’il était rompu aux combats politiques, qu’il ne manquait ni d’engagement ni d’enthousiasme et qu’il portait un « Projet » alléchant. D’ailleurs quel diplôme il avait celui qui a inventé le diplôme ? Malheureusement le pire n’est jamais sûr et les Sénégalais s’attendaient à tout sauf, à ce que la belle équipe, minée par une querelle d’egos, se disloque en 778 jours, éclate en deux clans prêts à s’étriper et à se lancer des accusations de traitrise, d’illégitimité et de tripatouillages !
« Les Sénégalais sont fatigués ! »
Quel gâchis que ce qui était la première vraie transition qu’ait connue le Sénégal et qui avait déchainé la ferveur de toute une jeunesse se soit achevée en règlements de comptes et en déballages. On aurait pourtant préféré que la rupture se soit faite de manière plus chevaleresque et que ses premiers signes ne portent pas l’ombre de deux égéries d’une autre génération qui toutes, avaient blanchi sous le harnais de l’ancien monde. On aurait préféré qu’elle ait eu lieu plus tôt, dès le moment où les deux protagonistes avaient fait le constat de leur malentendu, qui est d’ordre personnel puisqu’aucun d’eux n’a renié ses engagements et que leur différend provient essentiellement de la conception qu’ils se font de leurs rôles respectifs au sein de l’appareil d’Etat.
Malheureusement, à notre grand regret et à la grande joie de nombreux médias friands de bruits de couloir, elle s’est étirée sur deux longues années, ponctuée de coups de griffe, de peaux de bananes et de démentis. La rupture est devenue inévitable le jour où, faisant face aux députés réunis en plénière, le Premier ministre a accusé le chef de l’Etat d’avoir commis « une erreur » et l’a invité à « reprendre ses esprits » ! Quand quelques jours plus tard, le parti dont ils sont les membres fondateurs l’a porté unanimement à sa tête et sommé le président de la République non plus de rectifier le tir mais de s’effacer, on a compris que s’ouvrait une crise au sommet de l’état, et les dénégations péremptoires de l’ancien premier ministre relèvent plutôt de la méthode Coué.…
« Les Sénégalais sont fatigués ! » Mais si le juge Kéba Mbaye auquel on doit cette alerte parlait surtout des conditions de vie des Sénégalais, aujourd’hui nous sommes d’abord fatigués de toutes ces querelles politiques qui secouent périodiquement notre pays et détournent ses dirigeants de l’essentiel. Certes « les temps sont durs pour eux », comme l’a dit le Khalife général des Mourides, mais ils sont aussi lassés de toutes ces interminables querelles entre majorités et oppositions qui étaient incapables de s’entendre sur des sujets d’intérêt national (le pouvoir d’achat, la sécurité, l’éducation, la santé, la défense de l’environnement…) et ne se rencontraient que dans les évènements douloureux et les commémorations. Voilà que cela reprend, mais cette fois, il s’agit d’une querelle intestine au sein d’une même formation, celle qui les gouverne, et après deux années qui ont été des années blanches, polluées par des coups d’éclat qui ont mobilisé toutes les forces du pays sans redorer son image.
La reddition des comptes devait être la grande affaire du nouveau pouvoir, mais les poursuites judiciaires qui n’étaient fondées que sur des déclarations de soupçons ont fait pschitt. Leurs principales cibles sont toutes sorties de prison et pour la plupart blanchies de tout ou partie de leurs crimes supposés. La « dette cachée », arme de destruction massive contre le pouvoir sortant, est noyée d’incertitudes depuis que l’ancien directeur de la Cour des Comptes a contesté son existence, que des voix autorisées ont affirmé qu’elle relève plus d’une mécanique comptable que d’un soupçon de fraude et que celui qui l’avait éventée a reconnu qu’il s’était exprimé plutôt en chef de parti et que le chef de gouvernement qu’il était n’en connaissait pas tous les contours.
Les Sénégalais sont fatigués de la situation totalement inédite qu’ils vivent car jamais ils n’avaient été gouvernés par une cohabitation, même « douce » et la seule fois où le président de la République et le premier ministre étaient issus de partis différents, le premier s’est contenté de remercier le second, sans autre forme de procès, lorsque des divergences sont apparues dans leurs manières de voir les choses.
Un premier ministre ça se tait, pour rester poli, ou il est remercié ! Jamais enfin, les Sénégalais n’avaient assisté à une fronde ouverte de la majorité parlementaire contre le président de la République qu’elle a porté au pouvoir et jamais un président de l’Assemblée Nationale n’avait exigé du chef de l’Etat, la promulgation rapide et intégrale d’une loi votée par l’institution qu’il dirige.
Si des forces de l’ordre étaient déjà entrées dans l’enceinte de l’hémicycle du Parlement, comme ce fut le cas en septembre 2022 et en février 2024, c’est la première fois que des gendarmes s’en prennent spécifiquement à un seul député. Cette irruption avait été précédée d’une scène comme en raffolent les réseaux sociaux. Des députés, des femmes que l’on croyait plus portées à combattre la violence qu’à l’incarner, qui s’érigent en agents des forces de l’ordre, agressent un de leurs collègues et tentent de l’arracher de son siège !
La majorité n’est pas la totalité
Comment expliquer cette perte de contrôle, ce bruit et cette fureur qui inondent la vie politique ainsi que tout le boucan et la guerre de paternité qui entourent la loi sur la révision de la constitution ? Beaucoup de Sénégalais l’appelaient de leurs vœux et à une innovation près. Le projet adopté par l’Assemblée n’est pas une refonte complète de la charte nationale, mais un rééquilibrage de ses institutions. Ce qui est décrié ce n’est pas son contenu mais l’absence d’une large concertation autour de son élaboration et cette revendication n’est pas seulement portée par le président de la République et les partis de l’opposition
Fait rare au Sénégal, elle est défendue par des acteurs du monde associatif, de la culture et de l’université, par les représentants des principales communautés religieuses du pays, qui pourtant hésitent souvent à s’engager dans les débats politiques, et par les plus représentatives des organisations de la société civile qui s’étaient battues pour la reconnaissance des droits de ceux qui sont aujourd’hui au pouvoir. Certes le parti qui est à l’origine du projet est largement majoritaire au Parlement et peut se targuer de ses succès dans les consultations électorales organisées depuis deux ans, mais les 54 % de voix remportés aux élections présidentielles par le candidat qu’elle semble renier aujourd’hui ne représentent qu’un peu plus de 10% de la population du Sénégal ! La majorité, faut-il le rappeler, ce n’est pas la totalité…
Le dialogue, passage obligatoire en démocratie, c’était justement ce à quoi s’était refusé le précédent régime, et il en a payé le prix. L’accepter aujourd’hui, sans restriction, compte tenu de l’importance du sujet, c’est précisément la meilleure manière pour le président de l’Assemblée nationale et ses partisans de lever cette accusation selon laquelle, la loi dont ils sont les porteurs viserait à servir la gloire d’un homme plutôt que les intérêts de la Nation…
Source : Seneplus (Sénégal)
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