
Le Soleil – La sébile demeure. Vestige obstiné d’une pratique séculaire, il circule encore entre les mains juvéniles des talibés. Mais à son voisinage surgissent désormais les emblèmes de la modernité numérique : QR codes, identifiants de mobile money et autres interfaces de paiement dématérialisé. Dans les artères de plusieurs cités sénégalaises, la quête quotidienne de l’aumône épouse les contours de la révolution technologique, révélant l’étonnante plasticité d’un phénomène que ni le temps ni les mutations sociales ne semblent altérer. Derrière cette hybridation inattendue entre indigence et innovation se dessine la pérennité d’une vulnérabilité infantile enracinée dans le paysage social. Cette métamorphose des modalités de la mendicité, loin d’en atténuer la gravité, ravive avec acuité les interrogations relatives à la protection des enfants livrés aux rigueurs de la rue et aux responsabilités collectives qu’impose leur sort.
Assis sur le trottoir qui longe le canal 4, à quelques encablures de l’Université Amadou Hampâté Bâ (Uahb), Ibou Kane, 15 ans, serre contre lui son bol d’aumône. L’adolescent à la silhouette longiligne observe avec prudence le va-et-vient des passants. Son regard oscille entre méfiance et curiosité lorsqu’il est abordé. Il explique, d’une voix basse, que la quête a elle aussi pris un autre virage. « Je n’ai pas de QR code, mais notre marabout nous a donné son numéro pour les transferts d’argent », confie-t-il.
Tempora mutantur, et nos mutamur in illis (Ndlr : les temps changent, et nous changeons avec eux). À Dakar, même l’aumône obéit désormais à cette vieille maxime latine. La sébile demeure. Le geste demeure. La détresse demeure. Seuls les instruments de la sollicitation ont changé de visage. Longtemps, la mendicité s’était résumée à une iconographie : un bol à la main, des pieds nus foulant le bitume, des enfants psalmodiant des versets au détour des artères urbaines. Une précarité familière, inscrite dans le paysage comme une scène ordinaire du quotidien. Jadis, l’alibi était tout trouvé : « Je n’ai pas de monnaie. » Désormais, cette formule perd de sa pertinence.
Au marché Sandaga de Dakar, les klaxons forment une musique continue. L’ambiance bat son plein dans l’espace comme à l’accoutumée en ce lundi 8 juin 2026. À proximité de la pharmacie Gambetta, des vendeurs ambulants se faufilent entre les véhicules avec des chargeurs, des mangues, entre autres marchandises. Au milieu de cette agitation sous le soleil de midi, les talibés se déplacent comme des ombres familières. Personne ne les regarde vraiment. Ils font désormais partie du paysage.
À quelques mètres de cette ambiance bon enfant, un adolescent accepte de parler. Il s’appellera Ibrahima dans cet article vu qu’il ne veut pas avoir de problème avec son maître coranique. Son regard glisse constamment autour de lui. Il dit avoir passé huit ans dans un daara. Huit années à tendre la main : chaque jour, chacun doit verser 500 FCfa. Si tu ne les as pas, tu appréhendes le retour au daara », murmure-t-il. Entre ses doigts repose un smartphone Tecno, objet de toutes les convoitises. À ses côtés, deux autres talibés interrompent leur conversation et tendent déjà la main vers l’appareil, impatients de s’accorder quelques minutes de jeu. « Je n’ai pas de téléphone, et avec ce QR code, c’est mon marabout qui reçoit directement. C’est pourquoi il m’est difficile d’épargner parce que les gens ont Wave maintenant », regrette Mamadou Sow, trouvé plus loin dans le marché ensoleillé.
« Le plus difficile, ce n’était pas la faim »
À quelques mètres de là, le jeune talibé Malick confie : « Nous pouvons avoir 1.000 ou 2.000 FCfa par jour. Comme on nous demande 500 FCfa par jour, on épargne le reste. J’ai acheté mon téléphone grâce à mes économies et j’ai en même temps installé mon Wave » , dit-il.
À Rufisque, Moussa, aujourd’hui âgé de 19 ans, s’affaire dans un atelier de mécanique. Ses mains, incrustées de cambouis, portent les stigmates d’un labeur quotidien. Lorsqu’il évoque ses années de talibé, son regard s’égare dans la pluie d’étincelles jaillissant des postes à souder : « Le plus difficile, ce n’était pas la faim. » Il marque une pause, absorbé par son ouvrage. Une trentaine de secondes s’écoulent avant qu’il ne reprenne, d’une voix assourdie : « C’était le regard des gens. » Petit, il évitait de croiser les élèves en uniforme scolaire. « Eux avaient des sacs. Moi j’avais un pot », regrette-t-il avec un sourire sans joie.
Quant à Ibrahima, 12 ans, trouvé à quelques mètres de là, il garde précieusement un vieux smartphone dans une poche intérieure de son pantalon. Le téléphone ne lui appartient pas vraiment. « C’est pour les transferts. Quand les passants n’ont pas de pièces, certains demandent un numéro. Des fois, ils envoient 100, 200 ou même 1.000 FCfa. Un jour, j’ai reçu un transfert de 10.000 FCfa », confie-t-il. Le même phénomène est observé à Keur Mbaye Fall où plusieurs talibés trouvés près d’un kiosque fermé se partagent un pain. Cheikh, 13 ans, montre un QR code imprimé sur une feuille A4 protégée par un plastique transparent déjà déchiré sur les bords. « Maintenant, les gens scannent. Quand quelqu’un reçoit de l’argent liquide, on mange tous. Par Wave, c’est notre marabout qui encaisse », explique l’adolescent. À défaut, confie-t-il, chacun apprivoise comme il peut les tenailles de la faim à l’heure du coucher au daara. Et ce n’est pas tout, poursuit-il, le regard hagard, les plus jeunes s’allongent à même de simples nattes, tandis que les plus âgés se contentent de maigres matelas, à peine suffisants pour les isoler de la rudesse du sol.
Adama NDIAYE
Source : Le Soleil (Sénégal)
Suggestion Kassataya.com :
Mendicité 2.0 : Une pratique désormais visible au-delà de Dakar (3/6)
Qr code et mobile money : Les nouvelles formes de la mendicité (1/6)
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