
Le Monde – A l’heure où la droite israélienne déplore l’isolement diplomatique du pays et l’injustice qui lui est faite, le président de l’Etat, Isaac Herzog, vient de porter un coup sévère à la démocratie, en décidant le 19 septembre, veille de Yom Kippour (le Grand Pardon), d’exercer son droit de grâce pour l’effacement anticipé du casier judiciaire d’Elor Azaria. Un effacement qui, aux termes de la loi, n’aurait dû intervenir qu’en 2032.
En 2016, l’affaire Azaria avait profondément divisé la société israélienne. Le sergent, un infirmier, membre d’une unité spécialisée dans les opérations en Cisjordanie, avait décidé de son propre chef d’achever d’une balle dans la tête un Palestinien blessé, gisant à terre inanimé, après qu’il eut tenté de poignarder des soldats postés près d’Hébron. L’acte, filmé, avait circulé sur les réseaux sociaux et fait trembler Israël.
Au nom de la « pureté des armes » (le code éthique de Tsahal [l’armée israélienne]), le chef d’état-major, Gadi Eisenkot [aujourd’hui principal opposant à Benyamin Nétanyahou aux prochaines élections législatives], avait demandé que le sergent soit traduit en justice. Après avoir affirmé que cet incident ne « reflétait pas les valeurs de Tsahal », Benyamin Nétanyahou, le premier ministre, se ravisa, au vu du vaste courant de sympathie dont bénéficiait Azaria, en particulier à droite. Une large majorité réclamait alors l’élargissement du sergent, au nom du principe qu’un terroriste blessé, même rendu inoffensif, mérite la mort. Azaria fut condamné à une peine légère de dix-huit mois de prison, ramenée à quatorze mois par Eisenkot, le tribunal récusant son argument, à savoir qu’il s’était « senti menacé ».
Isaac Herzog fit valoir le temps écoulé depuis les faits, la peine déjà purgée ainsi que l’évolution de la situation personnelle et familiale d’Azaria. Il mentionna également la lettre de demande de grâce de l’ex-sergent qui exprimait son « respect pour les valeurs de Tsahal » et disait vouloir désormais se consacrer à sa famille et à sa vie professionnelle. Ces regrets apparaissent toutefois de circonstance, l’ex-sergent ayant jusque-là refusé d’admettre ses torts.
On peut s’interroger sur les motivations du président. Il a pris sa décision contre l’avis du chef de l’état-major qui recommandait le rejet de la demande en grâce, au motif qu’Azaria n’avait jamais exprimé des regrets. Isaac Herzog se veut un président rassembleur, apaisant les conflits de la société israélienne. Rassembleur, il l’a certes été, mais de manière déséquilibrée, au bénéfice de la droite et en contradiction avec le code éthique de Tsahal qui proclame qu’on ne tire pas sur un blessé sans défense.
Le président est-il conscient du message qu’il transmet aux soldats en Cisjordanie, déjà fort enclins à protéger les colons au détriment des habitants palestiniens : « N’hésitez pas à tirer, l’Etat vous protégera toujours » ? Lui qui se veut impartial, au-dessus de la mêlée politique, a pris, à quelques semaines des élections, une décision qui paraît désavouer les positions prises jadis par Gadi Eisenkot, le principal challenger de Nétanyahou.
« Liquidés » à coups de pierre
Cela étant, le geste présidentiel n’a rien de novateur ou d’exceptionnel. D’autres présidents avant lui ont gracié des agents de sécurité qui avaient commis des crimes contre des Arabes, à commencer par le père de l’actuel chef de l’Etat, le président Chaïm Herzog [1918-1997]. En 1986, celui-ci avait gracié les responsables du Shin Bet [service de renseignement intérieur] qui avaient assassiné de sang-froid deux Palestiniens qui s’étaient emparés du bus de la ligne 300, réclamant la libération de prisonniers palestiniens.
Ils avaient été arrêtés sans difficulté et emmenés, sur ordre exprès du patron du Shin Bet, vers un terrain vague pour être « liquidés ». Ils le furent à coups de pierre. Manque de chance pour le Shin Bet, la presse et quelques cadres du service révélèrent les dessous de cette affaire. Afin d’éviter un procès qui aurait entaché la réputation du pays, le premier ministre, Shimon Pérès [1923-2016], demanda au président de gracier les fautifs.
En 1959, le président Yitzhak Ben Zvi [1884-1963] graciait les auteurs du massacre de Kafr Qassem [le 29 octobre 1956], le plus grave jamais commis depuis la création de l’Etat d’Israël. Quarante-neuf villageois arabes parfaitement innocents, de retour de leurs champs, avaient été froidement abattus parce qu’ils se trouvaient à un endroit où avait été imposé un couvre-feu par une unité des gardes-frontières. Le commandant de l’unité, le colonel Issachar Shadmi, avait été averti que ces hommes et femmes ignoraient tout du couvre-feu imposé et qu’ils risquaient d’être tués. « Que Dieu les prenne en miséricorde », répondit l’officier sans hésiter. L’affaire fit grand bruit. Une dizaine de combattants furent condamnés à des peines de prison, mais graciés quelques mois plus tard. Quant au colonel Shadmi, il fut condamné à verser 10 proutot (10 centimes de l’époque).
Il faut enfin mentionner, non sans tristesse, cette lettre étonnante adressée, en mars 1995, par Yitzhak Rabin à Ehud Yatom, le responsable direct de l’équipe qui avait massacré les deux Palestiniens du bus 300. A la veille du départ à la retraite de ce dernier, le premier ministre le remerciait chaleureusement pour sa « contribution à la sécurité de l’Etat d’Israël ».
Le fait le plus frappant est que tous ces dirigeants appartenaient, comme l’actuel président, au Parti travailliste, c’étaient des gens « de gauche ». Mais lorsqu’il s’agit d’un Arabe, la politique en Israël ne connaît ni gauche ni droite. La vie d’un Arabe ne mérite pas qu’on abandonne un soldat aux mains de la justice. Isaac Herzog s’est inscrit dans cette lignée, renvoyant à cette vérité crue : les plus hauts dirigeants de l’Etat privilégient toujours la défense de l’honneur de Tsahal, « l’armée la plus morale au monde », même aux dépens de la démocratie. Un des seuls à avoir sauvé l’honneur est le président Réouven Rivlin, pourtant membre du parti Likoud de Benyamin Nétanyahou, qui refusa, en 2016, d’accorder sa grâce à Azaria.
Samy Cohen
est directeur de recherche émérite au Centre de recherches internationales de Sciences Po, auteur notamment de « Tuer ou laisser vivre. Israël et la morale de la guerre » (Flammarion, 2025)
Source : Le Monde – (Le 06 octobre 2026)
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