Orient XXI – Le renouvellement du mandat de maintien de la paix de la mission onusienne au Sahara occidental (Minurso) est traditionnellement routinier. Cette année, de nombreux observateurs s’attendaient à une confirmation de la résolution 2797 du 31 octobre 2025 qui considérait le plan d’autonomie marocain comme base des discussions relatives au dénouement de ce conflit de décolonisation vieux de cinquante ans. Mais la Russie a créé la surprise en bloquant le projet de l’administration Trump, qui faisait entre autres disparaître le référendum d’autodétermination de la mission et réduisait sa composante militaire. Elle a dans la foulée proposé une résolution alternative prolongeant le statu quo. À la suite de quoi les États-Unis ont, sans surprise, pareillement joué de leur veto.
Ce double rejet place le Conseil de sécurité des Nations unies dans l’impossibilité de reconduire le mandat de la mission, qui prend donc fin le 31 octobre 2026 à minuit. Cette situation révèle surtout l’intérêt des deux grandes puissances pour le Maghreb.
Depuis le début du conflit, en 1975, jamais un membre permanent du Conseil de sécurité n’avait opposé son veto à une résolution sur le dossier du Sahara occidental. Jusqu’à présent, le renouvellement de la mission onusienne se déroulait sans encombre, la Russie se contentant de s’abstenir. Aujourd’hui, sa non-reconduction prive le très disputé territoire sahraoui de mission de maintien de la paix, dans un climat de rivalité constante entre l’Algérie et le Maroc, et contraint les parties prenantes au conflit à un bras de fer diplomatique.
Un veto inattendu de la Russie
Le Conseil de sécurité des Nations unies a donc vécu une situation exceptionnelle ce 30 octobre. Dans une déclaration de la Fédération de Russie, Moscou explique les raisons de son veto : « Nous n’avons pas le droit de retirer la question du Sahara occidental de l’agenda de la décolonisation sur la base de conclusions théoriques selon lesquelles il existerait un plan de règlement prétendument réaliste, ni d’en faire une question politique et humanitaire concernant une seule des parties aux négociations. Le Conseil de sécurité ne doit pas donner sa bénédiction à une telle approche unilatérale1. »
Non seulement la Russie est sortie de sa réserve, mais elle a également proposé un contre-projet consistant à prolonger d’un an le mandat de la Minurso au Sahara occidental sans modifier l’intitulé ou le mandat de la mission. Présenté quelques heures avant le vote, ce texte russe s’opposait au projet américain qui prévoyait une transformation en profondeur de la mission onusienne, et appuyait davantage le plan marocain d’autonomie du Sahara occidental sous souveraineté marocaine.
La fin inattendue de la Minurso représente un revers pour le Maroc et pour l’administration Trump.
Finalement, le projet de l’administration Trump obtenait 11 votes favorables (dont la France), 3 abstentions et un veto, celui de Moscou. Tandis que le projet russe obtenait 3 votes favorables (Chine, Russie et Somalie), 11 abstentions et un veto, celui des États-Unis.
La fin inattendue de la Minurso représente un revers pour le Maroc et pour l’administration états-unienne par rapport au vote de l’an passé, qui avait fait du plan d’autonomie marocain « la solution, la plus réalisable » pour le règlement du conflit, et s’était soldé par 11 voix favorables et 3 abstentions (Chine, Russie, Pakistan). Pour autant, le Front Polisario et l’Algérie, son alliée, ne peuvent se prévaloir d’un quelconque succès, la situation étant pour l’heure paralysée.
L’avenir incertain de la Minurso
L’Organisation des Nations unies (ONU) se trouve devant une situation inédite, car si le Conseil de sécurité n’est pas parvenu à renouveler le mandat de la Minurso, le règlement du conflit reste bien inscrit dans le cadre des Nations unies.
Trois possibilités s’offrent alors au Conseil de sécurité : sur le court terme, il peut adopter une résolution de transition pour quelques semaines ou quelques mois, sans avoir à se prononcer sur le fond de la question. Mais pour cela, il faut qu’il puisse obtenir au moins 9 voix favorables et éviter le veto de l’un des membres permanents du conseil, dans le cas présent des États-Unis ou de la Russie.
Les membres du Conseil de sécurité pourraient, dans un deuxième cas de figure, reprendre les discussions pour élaborer un nouveau texte qui modifie les missions de la Minurso, tout en prenant en compte les positions divergentes des parties sur l’autodétermination et sur l’autonomie des Sahraouis « sous souveraineté marocaine ».
Enfin, en cas d’absence d’accord, le secrétaire général des Nations unies doit envisager la fin des opérations, organiser la réduction de ses activités, et le retrait de ses effectifs. La mission comptait 359 personnels civils et militaires en juin 2026, dont 160 observateurs militaires.
Mais la fin de la Minurso n’a pas la même signification pour tous les belligérants. Le Maroc, qui souhaite extraire le règlement du conflit saharien du cadre du Conseil de sécurité, considère que la fin de la Minurso signifie la fin du processus onusien. Cette appréciation est propre au Maroc, car en réalité, le Conseil de sécurité reste compétent pour réexaminer le dossier, et l’envoyé personnel du secrétaire général des Nations unies, Staffan de Mistura, peut reprendre ses démarches diplomatiques, sous réserve des décisions prises par António Gutteres. Si la présence militaire de la Minurso disparaît, le dossier politique demeure, et reste bien entre les mains des Nations unies.
Le Front Polisario affaibli
Ce veto russe doit se lire à l’aune des relations actuelles entre Washington et Moscou, dans le contexte de la guerre en Ukraine, du conflit engagé par les États-Unis en Iran, mais aussi compte tenu de la position de chacune de ces deux grandes puissances sur le terrain libyen, ou encore au Sahel. La proximité historique entre Moscou et Alger peut également éclairer ce changement d’attitude de la Russie.
L’Algérie, qui ne siège plus au Conseil de sécurité depuis janvier 2026, avait été conviée à la séance du scrutin, sans droit de vote. Mais, trois jours avant, le 27 octobre, Ahmed Attaf et Sergueï Lavrov, ministres des affaires étrangères algérien et russe, se sont rencontrés à Moscou. Ils ont pu se mettre d’accord pour empêcher que le plan d’autonomie devienne l’unique base de négociation en vue du règlement du conflit saharien. Russes et Algériens partagent également la volonté de voir exercé le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui. Enfin, Moscou et Alger sont favorables au maintien de la Minurso au Sahara occidental, et souhaitent conserver la référence au référendum d’autodétermination du peuple sahraoui. Pour eux, le Front Polisario doit continuer d’être l’interlocuteur direct du Maroc dans le processus de négociation.
Pour le mouvement indépendantiste, la mission onusienne contribuait à maintenir une présence internationale sur le terrain.
Pourtant, la non-reconduction du mandat de la Minurso place le Front Polisario dans une situation paradoxale. Certes, la Russie a empêché l’adoption d’une résolution défavorable à ses revendications. Son représentant à l’ONU, Sidi Mohamed Omar, a remercié Moscou d’avoir bloqué le texte de l’administration Trump qui compromet le droit à l’autodétermination et les fondements du processus de paix. Mais l’échec du renouvellement de la Minurso prive le Front Polisario d’un instrument essentiel à sa stratégie diplomatique. Pour le mouvement indépendantiste, cette mission onusienne créé en 1991 pour accompagner le règlement de ce conflit, initialement fondé sur un référendum, contribuait à maintenir une présence internationale sur le terrain. L’absence d’observateurs onusiens augmente les risques liés aux incidents et aux affrontements de faible intensité qui existent depuis 2020, même s’ils n’impliquent pas automatiquement une reprise de la guerre.
La disparition de la mission onusienne affaiblit un peu plus le Front Polisario, qui se trouve confronté à un problème de représentation des Sahraouis, dans la mesure où les États-Unis avaient envisagé de consulter plus largement les acteurs sahraouis, y compris les dissidents du mouvement et ceux de la diaspora. Pour l’heure, le veto russe lui permet de préserver son statut de partie aux négociations et de conserver l’autodétermination comme principe de règlement. Mais finalement, le Front Polisario est bien victime d’un rapport de forces diplomatique, comme le montre le vote des onze membres du Conseil de sécurité qui ont soutenu le texte américain favorable à l’autonomie.
Politologue, enseignante (université de Paris 1)
Source : Orient XXI
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com
