Roberto Saviano, écrivain : « Le Venezuela n’est pas un Etat de la drogue, mais un Etat qui utilise la drogue comme instrument de survie du pouvoir »

Les démocraties occidentales ont laissé survivre le régime, qui s’est renforcé en se criminalisant. Aujourd’hui, le pays est un Etat hub, qui présente des formes avancées de narcoétatisation, explique l’auteur de « Gomorra » dans une tribune au « Monde ».

Le Monde – Le narcotrafic n’est pas un effet collatéral des régimes autoritaires contemporains. Il est devenu, dans bien des cas, leur infrastructure invisible. Il ne finance pas seulement des activités criminelles : il soutient des appareils sécuritaires, achète des fidélités, remplace des économies effondrées, maintient en vie des Etats qui, autrement, n’auraient plus ni ressources ni légitimité. Lorsque la politique cesse de produire de la légitimité, la drogue produit de la liquidité. Et la liquidité produit du pouvoir.

Le Venezuela est l’exemple le plus abouti de cette transformation. Ce n’est pas un pays producteur de cocaïne, mais l’un des principaux nœuds logistiques du trafic mondial. Aéroports militaires, ports, documents officiels, protections armées : ce qui devrait garantir la souveraineté est utilisé comme service d’Etat au narcotrafic. Le prétendu Cartel de los Soles n’est pas un cartel au sens classique : c’est une structure militaro-institutionnelle, un système de couverture permettant au trafic colombien de traverser le pays sans entrave.

Une distinction s’impose ici. Un narco-Etat au sens strict est un Etat qui ne pourrait survivre sans l’économie de la drogue. En ce sens, le Venezuela n’en est pas un : le pouvoir chaviste est né d’un régime politico-militaire fondé sur le pétrole. Mais le pays présente des formes avancées de narcoétatisation : des secteurs des forces armées gèrent des trafics de drogue et d’or, les institutions garantissent l’impunité, l’économie illégale devient plus rentable que l’économie officielle. Le Venezuela n’est pas un Etat de la drogue, mais un Etat qui utilise la drogue comme instrument de survie du pouvoir. La différence est décisive – et d’autant plus dangereuse.

Au sein de ce système apparaissent des figures qui ne sont pas de simples trafiquants, mais de véritables médiateurs de pouvoir. Wilmer Varela dit Vilmito en est un exemple : courtier politico-criminel, gestionnaire de routes vers le Honduras et les Caraïbes, point de jonction entre cartels, appareil militaire et système carcéral. Il ne défie pas l’Etat. Il l’utilise. Car au Venezuela, la criminalité ne pénètre pas le pouvoir : elle coïncide avec lui.

Cette lecture ne relève pas d’une construction idéologique, mais de longues enquêtes de terrain. Le journaliste Ioan Grillo a décrit le Venezuela de Nicolas Maduro comme un Etat hub : il ne produit pas la drogue, mais la protège, la fait transiter, la taxe et l’utilise comme levier géopolitique. La question n’est pas de savoir si Maduro est un « narcotrafiquant », mais de reconnaître que, sans la complicité de l’Etat, un trafic d’une telle ampleur serait impossible.

Pendant des années, une partie de l’extrême gauche internationale a nié cet enchevêtrement, s’abritant derrière un récit idéologique : toute accusation serait de la propagande impérialiste. Pourtant, un seul dossier suffit à faire tomber tous les alibis : celui des Narcosobrinos.

« Défendre la révolution »

En 2015, Efrain Antonio Campo Flores et Franqui Francisco Flores de Freitas, neveux de la première dame vénézuélienne [Cilia Flores], sont arrêtés alors qu’ils organisent une cargaison de 800 kilos de cocaïne à destination des Etats-Unis. Ils ne parlent pas comme des trafiquants marginaux. Ils parlent comme des agents de l’appareil d’Etat. Ils promettent des pistes militaires, des protections institutionnelles, des couvertures politiques. Ils expliquent que la drogue sert à financer le pouvoir, à « défendre la révolution ». Lors du procès à New York, ce n’est pas seulement un trafic qui apparaît, mais une méthode d’Etat. Condamnés en 2017, ils sont libérés en 2022 dans un échange de prisonniers. La condamnation demeure. L’impunité aussi.

Ce mécanisme n’est pas une exception vénézuélienne. C’est un modèle récurrent. Les FARC [Forces armées révolutionnaires de Colombie] ont financé leur guerre pendant des décennies grâce à la cocaïne. Le Sentier lumineux a fait de même dans les zones de production péruviennes. L’ELN [Armée de libération nationale en Colombie] a mêlé idéologie et trafics. A Cuba, en 1989, le général Arnaldo Ochoa est exécuté après avoir assumé la responsabilité de trafics destinés à protéger le sommet du pouvoir. Les Khmers rouges, après le génocide, ont maintenu leurs structures par l’opium et les ressources illégales. Toujours avec la même justification : la révolution a besoin d’argent.

Mais cet argent, la révolution ne le voit jamais.

Ce sont les appareils qui en profitent.

Les commandants. Les familles.

Et lorsque la lutte s’achève, il reste non pas un Etat juste, mais une classe dirigeante criminalisée.

Dès lors, une question s’impose : pourquoi les Vénézuéliens n’ont-ils pas réussi à renverser Maduro par eux-mêmes ?

La réponse est structurelle, non morale. Comme l’a expliqué [l’ancien homme politique vénézuélien] Moises Naim, les dictatures contemporaines ne tombent plus par la seule révolte populaire. Le pouvoir ne repose pas sur le consentement, mais sur des réseaux : contrôle des forces armées, économies illégales, alliances internationales, fragmentation systématique de l’opposition. Lorsque l’Etat devient extractif et clientéliste – comme l’a montré [l’économiste] Daron Acemoglu –, la société perd les moyens matériels de s’organiser et de résister. La protestation subsiste. La capacité de vaincre, non.

Projet de contrôle

C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre les erreurs de [l’ancien président américain] Barack Obama et de l’Union européenne. Des erreurs non pas de discours, mais de stratégie politique. Obama n’a pas cherché à arrêter le régime lorsqu’il était encore fragile, mais à le gérer, à le contrôler, à l’isoler partiellement, sans jamais en frapper le cœur du pouvoir. Il a sous-estimé la capacité des autocraties à s’adapter, à se criminaliser et à durer.

L’Union européenne, de son côté, est restée divisée, procédurale, lente : plus soucieuse de ses équilibres internes que d’une défense cohérente des droits. Beaucoup de valeurs proclamées, très peu d’instruments de contrainte réelle. Le résultat : pas assez de pression pour faire tomber le régime, suffisamment d’ambiguïté pour lui permettre de survivre.

C’est dans ce vide qu’est intervenu Donald Trump. Non avec un projet de démocratisation, mais de contrôle. Trump ne raisonne pas en termes de cohérence, mais de domination du récit. Il peut invoquer la guerre contre la drogue au Venezuela et, simultanément, accorder une grâce totale à Juan Orlando Hernandez, en décembre 2025, condamné pour avoir facilité l’entrée de centaines de tonnes de cocaïne aux Etats-Unis. Ce n’est pas une contradiction : c’est le fonctionnement même du pouvoir trumpien.

La lutte contre le narcotrafic n’est pas un principe. C’est un levier. Elle sert à frapper, à négocier, à sélectionner des alliés. Trump ne cherche pas une transition démocratique au Venezuela. Il cherche à en contrôler l’issue. Un changement orchestré d’en haut permet de décider qui sacrifier et qui sauver. Le narcotrafic est l’outil parfait : il délégitime Maduro, justifie la pression, autorise des purges ciblées.

Rien n’indique toutefois que ce processus démantèlera le système. Certains noms disparaîtront. Pas le narco-Etat. Les visages changeront. Le récit changera. Pas l’économie criminelle.

Peut-être le Venezuela vivra-t-il mieux qu’aujourd’hui.

Mais il ne sera pas libre.

Et, une fois encore, il sera « libéré » sans être rendu à ses citoyens.

 

 

Roberto Saviano est écrivain et journaliste. Il est notamment l’auteur d’« Extra pure : Voyage dans l’économie de la cocaïne » (Gallimard, 2014). Il a reçu le prix Constantinople 2025 pour son travail sur la Mafia napolitaine.

 

Source : Le Monde

 

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