Rencontre – Au Burkina Faso, le fils de l’“homme qui a arrêté le désert” poursuit son œuvre

Courrier internationalGrâce à des techniques agricoles ancestrales et au respect de l’écosystème, Yacouba Sawadogo, un paysan burkinabè, avait transformé une parcelle de 40 hectares en zone luxuriante. Désormais, son fils Lookman poursuit l’œuvre de celui qui fut appelé l’“homme qui a arrêté le désert”, mort en 2023. “Studio Yafa” nous raconte cette histoire de transmission et de fidélité.

[Cet article a été publié le 31 août 2025, puis le 21 février 2026.]

Avant de s’engouffrer dans la forêt, un ultime geste de Lookman Sawadogo. Prendre une houe et la passer par-dessus son épaule. Comme son défunt père à l’époque. Le chant intermittent des oiseaux brise le silence qui règne sur le bosquet qui s’étend sur 40 hectares. Le pas agile, le guide contourne les arbustes, alerte ses visiteurs pour qu’ils fassent attention aux arbres épineux. Puis, devant une grande fosse qui s’étend sur plusieurs mètres, il marque un arrêt. Un projet inachevé de Yacouba Sawadogo [le père de Lookman], consacré Prix Nobel alternatif 2018 et fait Champion de la terre 2020 par les Nations unies.

“C’est un bouli [‘retenue d’eau’, en langue moré, mode d’irrigation utilisé en Afrique de l’Ouest] qui a été creusé à la main. Mais ce que le vieux [Yacouba Sawadogo] voulait, il n’a pas pu le faire. Ça demande énormément de moyens. La vision du vieux était que, quand il pleut, l’eau puisse rester. Il y a des animaux sauvages dans la forêt, comme des lièvres, des rats voleurs, des serpents, [ces bouli sont construits] pour qu’ils puissent s’abreuver”, explique Lookman. Bien entendu, en prenant le relais, c’est l’un de ses défis : s’investir pour finaliser le bouli.

Un écosystème vertueux

Devant des arbres, il commente, avec un brin de fierté. C’est entre autres l’action salvatrice de ce bosquet qui permet de protéger des espèces végétales presque disparues. Une sorte de dernier sanctuaire pour certaines espèces, dont une grande partie ont des vertus médicinales.

Sur un sol latéritique [la latérite est une roche rouge ou brune ; les sols latéritiques sont des sols pauvres], on peut voir un trou avec des abords soigneusement taillés. C’est le birboko, ou le trou de la fumure organique. “C’est le vieux qui l’a creusé à main nue, il y a plus de quarante ans. Il apportait les feuilles des arbres pour les entasser dans ce trou. Ensuite, il allait puiser l’eau dans le village pour venir l’arroser”, poursuit-il. À côté, des sortes d’abreuvoirs naturels ont été sculptés dans la pierre. “Celui-là, je l’ai creusé en 2007”, déclare Lookman en montrant sa fierté du doigt, comme pour dire qu’il y a dix-huit ans, il était déjà engagé auprès de son défunt père.

Même si le fondateur du Bangr Raaga [le nom du terrain de Yacouba Sawadogo, qui signifie “marché du savoir”] n’est plus là, certaines habitudes n’ont pas pour autant cessé. Sur un arbre, on peut voir plusieurs épis de sorgho, déjà picorés, attachés et accrochés à une branche. C’est un cadeau fait aux oiseaux. “Après chaque récolte, il [Yacouba Sawadogo] venait accrocher des épis pour nourrir les oiseaux. Bien qu’il ne soit plus là, on perpétue la tradition”, explique Lookman.

“Un lieu pour s’évader du vacarme de la ville”

Ce vaste espace [Bangr Raaga s’étend sur près de 40 hectares, compte près de 20 000 arbres et abrite plus de 60 espèces végétales], source de savoir, est aussi un refuge pour certains à la recherche d’un calme reposant ou inspirant. En cette fin de soirée, Wendpouiré Marguerite Ouédraogo a étalé un pagne sous un arbre. Le cahier ouvert, la jeune fille est en pleine révision, à quelques jours de son examen. “J’aime bien venir bosser ici. C’est calme, sans dérangement. La nature m’aide à mieux retenir les leçons”, apprécie la jeune fille.

Elle, comme plusieurs élèves, trouve dans le Bangr Raaga un lieu pour s’évader du vacarme de la ville. Soit pour réviser, soit pour venir apprendre de cette folie devenue une source de fierté au-delà des frontières nationales. “Dans le mois de mai, j’ai reçu plus de 1 000 élèves de Ouahigouya”, précise Lookman Sawadogo, qui ajoute qu’il se fait souvent aider de ses frères dans la gestion de la forêt, qu’il présente comme “un héritage à conserver et à perpétuer pour le bien de tous”.

Perpétuer l’héritage paternel

Le jeune homme le reconnaît, entretenir une forêt avec une renommée internationale n’est pas facile. Mais, rassure-t-il, l’étendue des défis est un stimulant. Ce, d’autant plus qu’il s’est fait sa philosophie : “C’est quand tu charges ce qui est au-delà de tes forces que tu souffres.” Manière de dire qu’il faut aller pas à pas.

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En plus des connaissances acquises auprès de son pater, Lookman Sawadogo s’est inscrit à l’École nationale des eaux et forêts. Pendant deux ans, entre 2015 et 2017, il a pu renforcer ses connaissances en agroforesterie. Lookman a l’idée de terminer ce qui tenait à cœur à son père  : réaliser un forage pour alimenter le bouli. Puis mettre en place un petit zoo avec un échantillon des animaux sauvages dont regorge la forêt. Sans oublier la construction de dortoirs pour accueillir ceux qui voudraient se soigner avec les plantes ou juste respirer l’air pur de Gourga.

En attendant la réalisation de ces projets, Lookman a mis en place une pépinière. On peut y trouver plusieurs espèces végétales. Il les vend, mais en distribue aussi gracieusement des milliers chaque année à la population. Au nom de Yacouba Sawadogo.

 

 

 

Source : Courrier international (France)

 

 

 

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