Rémy Rioux, directeur général de l’Agence française de développement : « L’AFD contribue à redéfinir la relation entre la France et le continent africain »

Le directeur général sortant de l’AFD revient, dans un entretien au « Monde », sur les réalisations, les transformations et les objectifs de cette institution qui a investi 130 milliards d’euros dans le monde au cours des dix dernières années.

Le Monde – Dix ans après avoir pris la tête de l’Agence française de développement (AFD), Rémy Rioux quittera, début mai, une institution profondément transformée. L’agence a doublé de taille, réalisant 13,7 milliards d’euros d’investissements en 2025 dans plus de 1 100 nouveaux projets, selon les chiffres publiés jeudi 23 avril. Elle a diversifié les pays et les secteurs dans lesquels elle opère, et transformé son mode d’action, préférant désormais les prêts aux dons.

Cet outil diplomatique de la France n’a jamais été aussi puissant, mais, depuis 2024, il fait face à une baisse de son budget et à des critiques inédites, notamment de la part de l’extrême droite, dans un contexte international où de nombreux pays occidentaux coupent drastiquement leurs aides publiques au développement. Christophe Lecourtier, l’actuel ambassadeur au Maroc, remplacera Rémy Rioux.

Vous vous apprêtez à quitter l’AFD dans un contexte international très difficile. En 2025, Donald Trump a fermé la plus grosse agence publique d’aide au développement au monde. En France, comme dans de nombreux pays européens, les budgets ont été sévèrement coupés. Etes-vous préoccupé ?

Nous sommes en train de changer d’époque, dans le monde du développement, mais plus généralement dans les relations internationales. L’annonce de la fermeture de l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (Usaid) fut un choc. Mais un peu plus d’un an plus tard, on se rend compte qu’il n’y a pas de repli de Washington. Donald Trump n’a pas détruit le système, il l’a reconfiguré.

Les Etats-Unis conditionnent de plus en plus l’octroi de ces aides : en échange, certains pays doivent donner accès à leurs données sanitaires, d’autres accueillir des migrants dont les Etats-Unis ne veulent pas…. Assumez-vous également une approche transactionnelle de l’aide au développement ?

Je pense qu’il faut une part de solidarité, et donc qu’une part de nos ressources reste des dons. Nous devons être capables de financer ce que le privé ne finance pas. Quand on investit en zone de crise ou dans l’éducation, il n’y a pas de rentabilité financière immédiate.

On vous entend néanmoins parler de plus en plus d’« investissement », et vous féliciter que des entreprises françaises bénéficient des projets de l’AFD…

Je parle d’investissement durable et solidaire, oui. A côté de ce que l’on peut appeler « l’intérêt des autres », il y a toujours eu l’intérêt national. Si je finance un projet à l’étranger, et qu’une entreprise française est choisie pour le mettre en œuvre, je suis évidemment très satisfait. C’est coup double ! Cela fait partie de la mission de l’AFD de mobiliser des acteurs français sur des projets à l’étranger.

Et puis, il y a l’intérêt commun, c’est-à-dire l’intérêt de la planète. Et c’est pourquoi nous avons massivement investi dans la finance climat, qui nécessite une forte mobilisation d’argent privé. C’est un autre mandat, une autre politique publique, et je crois que nous sommes très bien placés pour faire cela aussi.

Néanmoins, selon Mediapart, vous avez décidé de soutenir l’Office chérifien des phosphates (OCP) au Maroc en lui octroyant un prêt de 350 millions d’euros, malgré ses impacts environnementaux critiqués, notamment sur la teneur en cadmium de ses engrais. N’est-ce pas contradictoire ?

Non, ce prêt accompagne la transformation du modèle industriel de l’OCP vers l’hydrogène vert, la décarbonation des engrais, et le recyclage de l’eau. Et les engrais exportés par l’OCP vers l’Europe sont désormais certifiés « Low Cadmium » [« faibles en cadmium »], avec une teneur en cadmium inférieure à la limite réglementaire actuellement en vigueur dans l’Union européenne.

Votre action est la cible de l’extrême droite, qui accuse l’AFD de « gaspiller l’argent » des Français. Comment réagissez-vous à ces attaques ?

Prenons-les positivement : si nous sommes dans le débat public, cela prouve qu’on est vivant ! La question que nous posons, c’est celle de la place et du rôle de la France dans le monde. Face aux angoisses qui divisent la classe politique, nous répondons que nous avons une capacité de compréhension et d’action sur les grandes questions globales.

L’AFD ne travaille pas pour nous donner bonne conscience mais pour apporter des réponses précises à des enjeux majeurs. Depuis le début de la guerre en Ukraine, les questions de souveraineté et d’interdépendances sont centrales. Et il faudra bien, en effet, gérer collectivement la question démographique, qui ne se réduit pas seulement aux migrations.

Pensez-vous que ces critiques soient aussi liées au fait que votre action est peu lisible ? L’AFD agit désormais tous azimuts, dans de nombreux pays et de multiples secteurs. N’est-ce pas au risque qu’on ne comprenne pas bien quel est votre rôle ?

On ne peut pas nous reprocher d’être invisible et de trop faire. En dix ans, on a fait beaucoup de choses. Au total, nous avons investi 130 milliards d’euros dans le monde. J’en suis très fier.

Pour quels résultats ?

On a par exemple permis à 200 millions de personnes d’avoir accès aux soins en Afrique, à 20 millions de personnes d’avoir des transports améliorés, accompagné plus de 50 000 petites entreprises africaines… Le tout, en rendant des comptes au Parlement. Qui dit mieux ? Ma mission, c’est de trouver des amis à la France.

Y êtes-vous parvenu ? En Afrique, où vous concentrez une importante partie de vos projets, la France est critiquée dans de nombreux pays…

L’AFD n’est pas du tout rejetée, je vous mets au défi de trouver des Etats qui demandent son départ. Au contraire, nous avons aidé à réconcilier la France et plusieurs pays. Au Maroc – en étant les premiers à investir au Sahara occidental [région dont l’autorité est revendiquée par le Front Polisario, soutenu par l’Algérie]– et aussi au Rwanda. En juin 2019, alors qu’il n’y avait pas d’ambassadeur, je suis allé voir le président Paul Kagamé et lui ai proposé de coopérer. Nos liens ont repris et, après un travail parallèle sur l’histoire, le président Macron est allé à Kigali, en mai 2021, pour renouer des relations officielles.

Vous assumez donc votre rôle diplomatique ?

Oui, nous sommes un établissement public de l’Etat qui contribue à l’action internationale de la France.

Certains, notamment en Afrique, estiment que cette action est une forme de néocolonialisme…

Je n’ai jamais entendu cela. L’AFD est née en 1941, elle n’est pas un instrument de l’empire. Nous contribuons à redéfinir la relation entre la France et le continent, toujours de façon respectueuse.

En Afrique, la Russie est la seule grande puissance à ne pas avoir de politique d’aide au développement, et pourtant son influence ne cesse de progresser. Est-ce à dire que leur « hard power » reste plus efficace que votre soft power ?

Je ne suis pas un naïf, il y a bien sûr des rapports de force. Aujourd’hui, le monde s’ensauvage et la Russie joue la partition de la violence, mais ce n’est pas la fin de l’histoire.

D’autres volontés doivent maintenant se lever. La Banque mondiale est née en 1944 alors que la seconde guerre mondiale n’était pas terminée ; toutes les grandes agences des Nations unies sont nées durant la guerre froide… Plus les tensions géopolitiques augmentent, plus ceux qui ne veulent pas de ce monde brutal réinventent des outils pour que les Etats coopèrent. C’est une course de vitesse. Il faut nous opposer à la guerre et reprendre le travail pour la transition climatique et la réduction des inégalités, qui sont d’ailleurs à l’origine de nos troubles géopolitiques.

Donc malgré la conjoncture actuelle, vous restez optimiste ?

Après dix ans, je pars avec le sentiment d’avoir accompli ma mission en ayant bâti un actif stratégique pour notre pays. Désormais, il faut que les forces politiques et la société civile en France se demandent ce qu’elles veulent faire de cette agence, et quel nouveau mandat elles veulent lui fixer. Je vais continuer à nourrir ce débat, sans jamais me résoudre à l’égoïsme et au repli.

 

Source : Le Monde – (Le 22 avril 2026)

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