Info Migrants – Ramatoulaye Touré, 34 ans, a perdu la trace de sa nièce, partie secrètement de Guinée vers l’Europe via la « route des Canaries », il y a trois ans. Au cours de ses recherches, cette jeune fondatrice d’une ONG dédiée à la santé des femmes a fait la rencontre il y a six mois d’une autre famille guinéenne touchée par une disparition. Depuis, elle met toute son énergie dans l’animation du premier collectif de familles de disparus en Guinée, pour pousser l’État guinéen à faire de la disparition un sujet prioritaire.
« Quand ma nièce Kadiatou a disparu, j’ai découvert que beaucoup de familles étaient dans la même situation que nous, mais qu’elles ne se manifestaient pas, ne parlaient pas de la disparition de leurs proches. Ma nièce est sortie il y a trois ans de Guinée. Moi je vis à Dabompa, mais ma grande famille vit à Dixinn, dans la région de Conakry, la capitale de la Guinée. C’est là où vivait ma nièce, avec ma sœur. C’est de là qu’elle est partie, quand ma sœur est décédée.
Trois semaines après les funérailles de ma sœur, Kadiatou nous a dit qu’elle voulait aller en Côte d’Ivoire. Elle voulait prendre le relais de sa maman, pour s’occuper de ses petits frères et sœurs. Elle avait des amies en Côte d’Ivoire et voulait entreprendre, sur des marchés, avec la vente de mèches et d’accessoires de coiffure. On a essayé de l’en dissuader, de lui dire qu’elle pouvait faire ça en Guinée. Mais elle disait que non, qu’elle voulait aller là-bas plutôt que de faire des va et vient entre les deux pays pour ses achats et reventes. Elle est partie tout de suite après notre conversation. Ça veut dire qu’elle avait déjà son projet de voyage : car on ne peut pas se lever un jour comme ça et partir…
« Kadi a embarqué »
Au bout de deux mois en Côte d’Ivoire, elle a coupé le contact avec nous, parce qu’on lui répétait de ne pas faire de bêtises. Elle a appelé mon grand frère, qui vit aux Etats-Unis, pour lui emprunter de l’argent. Il lui a envoyé une partie de son épargne, sans savoir qu’elle voulait en fait aller en Europe.
Avec cet argent, Kadiatou s’est rendue au Sénégal. Elle a appelé ses amies pour l’aider à renvoyer par colis ses accessoires de coiffure à sa sœur en Guinée, en prétextant que c’était trop serré chez elle. Quand on a vu les colis arriver chez nous, il y avait tout dedans : ses accessoires, ses chaussures… On se doutait que ce n’était pas normal de laisser comme ça. On a donc tout de suite essayé de l’appeler. Moi, elle ne me répondait pas. Elle a fini par répondre à ma cousine, qui lui a demandé : « On a appris que tu étais au Sénégal, ce n’est pas ce que tu nous avais dit… Tu fais quoi au Sénégal ?” Elle a tout de suite coupé le contact avec ma cousine aussi.
Après trois semaines environ, une amie de ma nièce a appelé ma cousine. Elle lui a dit : “Kadi est sortie. On ne l’a pas vue depuis quinze jours”. Ma cousine a demandé : “Kadi est sortie pour où ?
-Kadi a embarqué.
-Embarqué pour où ?
-Kadi est sortie en mer.”
Dans le bateau, il y avait 62 personnes. Toutes sont portées disparues.
Kadiatou a embarqué sur une pirogue pour tenter la route des Canaries via l’Atlantique. Un trajet hautement dangereux : plus de 1 000 km séparent le Sénégal de l’archipel espagnol. La traversée peut durer plusieurs jours. Et l’embarcation peut couler ou se perdre et dériver en mer.
De la recherche en solitaire à l’alliance avec d’autres familles
Kadiatou avait envoyé le numéro du passeur à sa copine. Au début de nos recherches, on a appelé ce passeur. Le monsieur nous a dit : ‘J’ai trois frères dans ce bateau, je ne peux pas vous dire s’ils sont décédés. Il se peut qu’on les ait attrapés et qu’ils soient en prison au Maroc’.
Nous sommes restées dans cette incertitude. Comme on lui téléphonait souvent, l’homme a fini par nous bloquer.
Mon grand frère qui vit aux Etats-Unis a essayé de faire jouer ses relations au Maroc pour avoir des informations. On a aussi appelé le père de Kadiatou pour le prévenir que sa fille était introuvable. Il est parti directement pour sillonner toutes les prisons qui sont au bord de la mer au Maroc. Jusqu’en Tunisie. Il n’a pas trouvé sa fille.
Il a fini par déclarer sa fille décédée. On a fait une cérémonie de funérailles. Mais dans nos têtes, on pense que Kadiatou est quelque part, qu’elle peut revenir un jour, que peut-être, comme le monsieur a dit, elle se trouve en prison… On ne sait toujours pas comment prendre la nouvelle de sa disparition : est-ce qu’elle est décédée ? Est-ce qu’elle vit encore ?
Jusqu’à maintenant, il y a ce vide dans la famille. Elle a une petite sœur. Elle laisse aussi derrière elle une fille de deux ans, qui pleure tous les jours de ne pas savoir où est sa maman. Une disparition, c’est de la tristesse, de la douleur. La famille reste dans l’incertitude.
C’est en continuant les recherches qu’il y a six mois, j’ai fait la rencontre d’une autre famille touchée par une disparition. L’idée m’est venue de monter un collectif. On était très proches de cette famille, qui habitait à Dixinn comme nous, alors je leur ai dit : est-ce qu’on ne se mettrait pas ensemble ?
Dix familles aujourd’hui dans le collectif
En Guinée, on se connaît tous, à travers les réseaux sociaux aussi. Aujourd’hui, le collectif rassemble dix familles. On se réconforte entre nous. On se dit : tenons-nous la main, peut-être qu’un jour nos disparus vont revenir.
On est actuellement dans les démarches pour se constituer en association, avec statut, règlement intérieur, agrément. Cela va changer beaucoup de choses, on pourra plus facilement demander des rendez-vous et des partenariats avec les institutions officielles.
Chez nous en Guinée, il n’y a pas de processus de suivi pour les disparus. Les autorités ne s’occupent pas de ces procédures. Les journalistes peuvent en parler, les réseaux sociaux aussi : mais il n’y a pas une implication de l’État. L’OIM s’occupe d’accompagner des gens qui sont allés en Tunisie, par exemple, mais pas de disparitions.
Depuis quatre ans, le nombre de « retours volontaires » opérés par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) n’a cessé d’augmenter. Interrogé en mars par une députée, le ministre des Affaires étrangères, Mohamed Ali Nafti, a annoncé que plus de 21 000 exilés, dont de nombreux Guinéens, avaient été rapatriés dans leur pays depuis 2022.
Bien sûr il y a des mécanismes pour la protection des migrants, des règles écrites… Mais ce n’est pas toujours bien appliqué. À plusieurs, on peut porter nos voix plus fort vers l’Etat, et faire de la disparition une priorité.
Il y a beaucoup, beaucoup de familles en Guinée qui ont des disparus. Dans le collectif, plusieurs régions sont représentées : par exemple, on a deux familles de Boffa. Les routes prises par leurs proches ne sont pas les mêmes non plus. Il y a une famille dont le garçon a fini ses études, marié, deux enfants, avec une boutique… Un jour, il a tout vidé, il est parti. Depuis le Maroc, il a pris la mer.
Ce jour-là, il a appelé sa mère. Il ne lui a pas expliqué qu’il était déjà sur un bateau. Peut-être qu’il aurait voulu le faire : mais comment lui dire… Alors il lui a juste dit : « Je ne me sens pas bien”. Cela fait cinq ans maintenant qu’il a disparu.
Réunions et appels de soutien, entre femmes
Une fois par mois, on se réunit avec ces dix familles. Ce n’est jamais un lieu fixe : si aujourd’hui on le fait chez moi, demain ce sera dans une autre famille : c’est important que chacune se sente impliquée. Je prends le temps de les appeler régulièrement, de les convaincre de venir aux réunions…
Certaines hésitent. Elles se disent : la vie associative, ça va me faire perdre mon temps. Mais si elles voient que tu es derrière elles tout le temps, alors elles vont se sentir importantes. Elles vont se dire : finalement, c’est nécessaire de participer. Celles qui viennent à reculons se rendent compte, au fur et à mesure, que c’est bien pour elle. Il faut constamment les relancer, montrer l’utilité de rejoindre le groupe.
Cela me prend beaucoup de temps mais j’ai l’habitude : je travaille dans le monde associatif, j’ai une licence en développement communautaire et j’ai étudié la sociologie. J’ai fondé une ONG, “Guinéennes émancipées pour le progrès et la citoyenneté”, dédiée à la santé des femmes. On se consacre à la lutte contre le VIH/sida, le paludisme, la tuberculose, et surtout la formation et l’émancipation des femmes.
D’ailleurs, je fais le lien entre femmes et disparition. Les femmes sont naturellement exposées à beaucoup de violences. En pensant à une femme qui disparaît, on pense : est-ce qu’elle ne sera pas violée ? Est-ce qu’elle ne sera pas violentée physiquement, sexuellement ? Il y a trop de questions.
Aussi, on le voit dans nos réunions : ce sont les femmes des familles de disparus qui sont présentes. Les hommes, ce n’est pas leur affaire… Ce sont les femmes qui sont impliquées : les mamans, les sœurs, les épouses.
Il n’y a pas longtemps, c’est mon petit frère de 20 ans qui voulait partir. J’ai vu que ça n’allait pas dans sa tête, il marchait tout le temps. J’ai alerté ma mère, je lui ai dit : ‘Appelle ton fils, il faut communiquer avec lui, le comprendre. Pour l’accrocher, le faire revenir à nous’. Il devait sortir de Guinée avec une équipe. Finalement, le groupe l’a devancé, mais lui, il est resté. Tous les gens du groupe sont décédés. Tous sauf mon frère, parce qu’il est resté. C’est Dieu qui nous a aidés. »
Source : Info Migrants (France) – Le 26 juin 2026
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