En Tunisie, l’opposante historique Sihem Bensedrine condamnée à 25 ans de prison

L’ancienne présidente de l’Instance vérité et dignité (IVD) a écopé de vingt-cinq ans de prison, une peine qu’elle juge ordonnée par « un régime totalitaire qui veut éliminer l’héritage de l’IVD ».

AFP  – Elle est l’une des opposantes les plus connues de Tunisie : la militante Sihem Bensedrine a été condamnée dans la nuit de jeudi à vendredi 26 juin à vingt-cinq ans de prison dans des affaires portant sur des accusations d’abus de fonction et de falsification, fustigées comme politiques par des ONG.

« Bien entendu, c’est une décision qui n’a rien à voir avec la justice, a réagi vendredi Sihem Bensedrine, 75 ans. Elle a à voir avec un régime totalitaire qui veut éliminer l’héritage de l’Instance vérité et dignité ». L’opposante était la présidente de l’IVD, qui a auditionné des milliers de victimes des pouvoirs de Habib Bourguiba (1957-1987) et Zine El Abidine Ben Ali (1987-2011).

Elle a annoncé qu’elle allait faire appel de ce verdict tombé dans la nuit de jeudi à vendredi, ce qui signifie qu’elle ne retournera pas pour l’instant en prison. Sihem Bensedrine avait déjà été placée en détention en août 2024 puis libérée en février 2025.

« La cruauté » du pouvoir du président Saïed

L’ONG Human Rights Watch (HRW) a vivement critiqué le verdict en estimant qu’il symbolisait « la cruauté » du pouvoir du président Kaïs Saïed, « qui cherche à étrangler les droits humains et la justice sociale en Tunisie ».

Sihem Bensedrine a « pendant des décennies été harcelée, emprisonnée et poussée à l’exil pour son travail en matière de droits humains. Sa condamnation la garderait en prison jusqu’à ce qu’elle ait 100 ans », a dénoncé HRW.

De nombreux autres opposants sont en prison ou en exil en Tunisie. Ce 26 juin, le journaliste Zied el-Heni a également été condamné en appel à un an de prison. Des ONG dénoncent une régression des droits et libertés dans ce berceau du Printemps arabe, depuis un coup de force en juillet 2021 du président Saïed par lequel il s’est octroyé les pleins pouvoirs.

Démanteler la justice transitionnelle

La Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et l’Organisation mondiale de lutte contre la torture (OMCT) ont jugé dans un communiqué qu’avec la condamnation de Sihem Bensedrine, le message envoyé par « le régime de Kaïs Saïed [était] clair : il est interdit de chercher la vérité, la dictature Ben Ali est désormais intouchable ».

La justice poursuivait notamment l’ancienne journaliste pour des soupçons de falsification d’une partie du rapport final de cette instance, mise en place après la révolution de 2011. « Ils veulent effacer la mémoire de la justice transitionnelle », a accusé l’opposante, qui dément toute malversation.

L’IVD a mené un long travail de mémoire rendu possible par le soulèvement de 2010-2011, qui a abouti à la chute du président Ben Ali. Elle a enquêté sur les violations des droits humains commises entre juillet 1955 et décembre 2013, dans le but de mettre fin à l’impunité de leurs auteurs et de réhabiliter les victimes.

Mais si des audiences publiques, retransmises en direct à la télévision en 2016, avaient marqué les esprits, elles étaient malgré tout intervenues dans une société fracturée où certains refusent tout examen de conscience. Sihem Bensedrine, figure très exposée, a été au centre de nombreuses critiques dans ce climat politique fortement polarisé.

Lourde amende

La justice accuse notamment Sihem Bensedrine d’avoir abusé de sa fonction de présidente de l’IVD pour avantager un tiers, à savoir le célèbre homme d’affaires Slim Chiboub, lors d’un accord d’arbitrage et de réconciliation conclu avec l’IVD.

Cet accord n’a « jamais été exécuté », a précisé à l’AFP son avocat Elyes Bensedrine. Elle a été condamnée à cinq ans dans ce dossier ainsi qu’à une très lourde amende. Elle a également été reconnue coupable d’avoir causé un préjudice à l’administration dans l’affaire de la Banque franco-tunisienne (BFT) et de falsification du rapport final de l’IVD dans ce cadre, ce qui lui vaut vingt ans de prison, toujours selon son avocat.

L’affaire de la BFT est un litige financier ancien entaché d’allégations de corruption. Sihem Bensedrine affirme être visée par « des fonctionnaires mafieux [qui] prennent l’État en otage », afin de « prendre leur revanche » et « délégitimer nos travaux ».

Ils veulent « pouvoir avoir une base judiciaire pour dépublier le rapport (de l’IVD), parce que tant qu’il est publié au Journal officiel, il engage l’État », a-t-elle assuré. Dans son rapport final publié en 2020, l’IVD avait appelé à « démanteler un système de corruption, de répression et de dictature » persistant au sein des institutions de l’État.

 

 

(Avec AFP)

 

 

 

Source : Jeune Afrique

 

 

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