Le Soleil – C’est un livre sobre, mais lumineux. La couverture attire le regard sans le chercher. Les yeux pétillent comme une typographie fine sur papier crème, la voix a la douceur d’une reliure patinée par les années. Ramatoulaye Diaw n’a pas besoin de titre accrocheur, sa présence suffit. Elle impose le calme et l’écoute, cette promesse qu’on trouve avant d’ouvrir un grand livre. Elle est travailleuse sociale et libraire à « Plumes du Monde », passionnée de livres et de littérature. Rama, comme l’appellent affectueusement les lecteurs et lectrices, est une « bibliothèque de Babel ».
La clochette de la porte tinte. Ramatoulaye lève les yeux, sourit, puis reprend son va-et-vient entre les rayons de « Plumes du Monde ». Elle replace les livres, redresse les piles et vérifie que chaque couverture est bien visible. Elle s’accroupit pour remettre un roman sur l’étagère du bas, se redresse, pivote et continue son chemin.
Un adolescent hésite devant la section jeunesse. Elle s’approche, lui tend un livre et lui explique simplement pourquoi il pourrait lui plaire. Une lectrice cherche un roman africain, elle l’accompagne dans les rayons, montre quelques titres, répond aux questions et note le sourire sur le visage de cette dernière lorsqu’elle trouve son choix.
Ramatoulaye bouge avec fluidité, toujours attentive à l’organisation des rayons et aux lecteurs autour d’elle. Elle connaît ses livres et connaît ceux qui viennent les chercher. Pour elle, les livres sont des histoires à partager et elle prend soin que chaque lecteur trouve celle qui lui correspond. C’est ce qu’elle aime faire.
Dès l’ouverture, Ramatoulaye accueille les visiteurs avec attention. Elle observe leurs hésitations, engage la conversation, écoute leurs préférences et propose des titres adaptés. Certains viennent chercher un roman précis, d’autres souhaitent découvrir de nouvelles lectures. Elle conseille sans imposer, prenant le temps de répondre aux questions et d’expliquer les différences entre les ouvrages.
Tout au long de la journée, Rama se déplace sans cesse entre les rayons. Elle aime organiser les tables, replacer les livres et s’assurer que la librairie reste ordonnée. « Ce n’est pas quelque chose de facile au quotidien, mais j’aime ce que je fais. J’aime vraiment les livres et j’aime les gens que je rencontre. C’est un plaisir de venir ici tous les jours et de faire vivre le livre », confie la libraire.
Elle poursuit : « il y a une mission qui m’habite, c’est-à-dire aller en quête de quelque chose pour quelqu’un ». Il ne peut en être autrement : la générosité est le propre d’un libraire.
« Plumes du Monde »
Elle a commencé comme simple lectrice, absorbée par les voix et les histoires qui traversaient les pages. Les livres lui ont appris à mesurer le monde autrement, à sentir les nuances des sentiments et la force des mots. Très vite, elle a compris que lire ne suffisait pas : partager cette expérience était devenu une nécessité. « Conseiller un livre, c’est comme offrir un morceau de soi », dit-elle, révélant combien la transmission compte pour elle autant que la lecture elle-même.
Les lectures qu’elle affectionne, celles qui marquent et qui interrogent l’ont guidée vers cette vocation exigeante. Depuis cinq ans, elle exerce comme libraire chez « Plumes du Monde ». Dans ce cadre, elle accompagne les lecteurs dans leur rencontre avec les textes, crée des liens entre l’œuvre et celui qui la découvre et fait naître l’envie de se perdre dans un roman ou de s’interroger sur un essai.
« Voir un lecteur repartir avec des yeux émerveillés, c’est ma plus grande récompense », confie-t-elle. Son influence s’étend à tous ceux qui franchissent la porte de la librairie, des adolescents découvrant de nouveaux auteurs aux adultes qui renouent avec le plaisir de tourner les pages. À travers les conseils qu’elle donne, les discussions qu’elle provoque et les suggestions qu’elle offre, elle transmet la puissance et la beauté de la littérature.
Lectrice devenue libraire, elle continue de transformer l’intimité de la lecture en un partage tangible où émotion, réflexion et curiosité circulent librement.
Une folle passion
Son travail consiste donc à ouvrir des chemins, à semer des rencontres avec les textes et à offrir la possibilité de voyager dans des univers qui, autrement, seraient restés inaccessibles. « Je me suis toujours réfugiée dans le livre, à la recherche de réconfort. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours lu », se rappelle-t-elle, tout en sourire.
Sa relation avec les livres ressemble à une histoire qui s’écrit depuis l’enfance, sans jamais s’interrompre. Les livres font partie de son paysage intérieur, comme une saison qui ne disparaît jamais vraiment.
Ce qu’elle aime, c’est leur manière discrète d’être toujours là, car, dit-elle, « un livre ne s’impose pas et ne brusque personne. Il attend et accompagne. Les livres m’ont appris à écouter sans juger ». Cette phrase, prononcée avec simplicité, résume beaucoup de choses.
Ainsi, en les fréquentant chaque jour, elle a appris à remarquer des détails que d’autres ignorent : la façon dont une couverture capte la lumière, le petit sourire quand on ouvre un ouvrage neuf, jusqu’au rythme particulier de chaque écriture. Elle reconnaît les livres usés, ceux qui ont traversé plusieurs vies : « ceux-là, dit-elle, ont déjà voyagé avant d’arriver ici ».
Dans sa librairie, elle se déplace comme si elle lisait les rayons du regard. Rien n’y est rangé par hasard. C’est un espace qu’elle habite autant qu’elle le construit. Et les livres semblent lui répondre.
Ce qui la touche le plus, c’est de voir quelqu’un repartir avec ce petit air absorbé, celui d’une personne qui a trouvé ou croit avoir trouvé quelque chose qui lui correspond. « Le bon livre, on le reconnaît tout de suite : on le tient quelques secondes et ça suffit », dit-elle, en observant ses clients choisir.
Ramatoulaye Diaw lit de tout, par curiosité plus que par discipline. Elle ne demande jamais à un livre de changer sa vie ; elle lui demande seulement d’offrir une nuance de plus, une « fenêtre » ouverte sur le monde. « Chaque auteur m’apprend une forme de patience », confie-t-elle.
C’est peut-être cette simplicité et cette absence de prétention qui rendent sa passion si singulière. Rama aime les livres non pas pour ce qu’ils représentent, mais pour ce qu’ils permettent.
Au fond, ce qui la relie aux livres, c’est cette conviction tranquille qui reviendrait à dire qu’un texte peut ne rien résoudre, mais qu’il peut apaiser. Et dans sa librairie, au milieu de milliers de pages, elle veille à ce que chacun trouve ce petit coin de douceur qu’on n’attend pas toujours, mais qu’on reçoit avec gratitude.
Sa passion pour les livres se lit dans la manière dont elle parcourt les rayons et choisit ses volumes. Yamen Manaï l’accompagne dans ses pensées, Murambi, le livre des ossements de Boubacar Boris Diop, y laisse une empreinte subtile, Ken Bugul et Mbougar Sarr tissent avec elle des filiations profondes.
Un ouvrage retient une émotion, une idée ou une lumière qui ne se révèle qu’à celui qui prend le temps de regarder. Elle traverse ces mondes avec la conscience que les livres n’expliquent pas tout, mais qu’ils suffisent parfois à révéler ce qui ne se dit pas. Son métier devient une manière de partager ces voix, d’offrir aux autres un espace où exister, sentir et penser.
Amadou KEBE
Source : Le Soleil (Sénégal) – Le 17 décembre 2025
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