Le Monde – Vivre de « like » et d’eau fraîche, ils n’en veulent plus. Plusieurs artistes d’Afrique francophone ont décidé de se rebiffer contre un mastodonte mondial de l’écoute musicale en ligne : YouTube. Les clips visionnés – ou les musiques écoutées – sur cette plateforme depuis la République démocratique du Congo (RDC), le Togo, le Bénin, le Cameroun ou encore la Côte d’Ivoire ne génèrent aucune rémunération pour ces artistes.
« Je veux mon djai [argent, en nouchi, argot né en Côte d’Ivoire] », a réclamé à YouTube, le 16 septembre sur son compte Facebook, Himra, rappeur ivoirien très populaire aux 2,35 millions d’abonnés. Dans sa vidéo musicale Mélo Décalé (31 millions de vues), Tiakola, artiste français d’origine congolaise, a interpellé la plateforme en lui demandant de « monétise[r] les clips afros francophones ».
« Qu’ils aient 10 000 ou 100 millions de vues, les chanteurs toucheront zéro franc CFA de leur création. YouTube représente pourtant, dans certains territoires, jusqu’à 90 % de la consommation locale de musique », explique Davy Lessouga, responsable Afrique francophone au sein du label français Believe. « C’est un paradoxe : les artistes produisent du volume, mais leurs contenus ne captent aucune valeur », résume Julie Mourchidi, productrice phonographique chez New Wave Africa, label qu’elle a cofondé, située à Abidjan.
« Injuste » et « frustrant »
YouTube, propriété du géant américain Google, rétribue les artistes grâce à la publicité – visible avant ou pendant les vidéos – qu’elle vend plus ou moins chère aux annonceurs selon les pays. Ce service de monétisation, appelé programme partenaire YouTube, est disponible dans 138 Etats à travers le monde dont seulement 14 en Afrique, tels que l’Algérie, le Nigeria, l’Afrique du Sud, le Maroc, le Kenya ou encore le Zimbabwe.
« En Afrique francophone subsaharienne, où vivent pourtant plusieurs centaines de millions de gens, il n’y a que le Sénégal », souligne, dépité, Pit Baccardi, légende du rap français qui a été, entre 2020 et 2024, en charge de l’artistique chez Universal Music Africa.
Si des chanteurs prennent aujourd’hui la parole, c’est pour pointer l’absence de YouTube dans leur pays, perçue unanimement comme « injuste », et ses conséquences. « C’est frustrant de savoir que pour une même quantité d’efforts, nous, Africains, nous ne sommes pas rémunérés comme en Occident. Ne pas être monétisés revient à dire que nous ne valons rien, c’est brutal », lance Suspect 95, rappeur ivoirien suivi par près de 900 000 abonnés sur le site de streaming aux 2,5 milliards d’utilisateurs chaque mois dans le monde. Il est même vital pour lui et tant d’autres.
Davy Lessouga tient à préciser que des vedettes africaines « hyperconnues » dans leur pays vivent dans « une précarité incroyable » parce que « le marché local ne fait pas d’argent ». Pour en avoir, des artistes doivent alors multiplier les concerts, les partenariats avec des marques ou se produire dans des fêtes d’anniversaire.
Chaque chanteur espère alors sortir un hit mondial, enregistrer avec une star new-yorkaise ou parisienne et être écouté par la diaspora, qu’elle se trouve en Europe, en Amérique ou en Asie. « Ainsi, leurs vues peuvent générer du revenu car elles proviennent de pays où la monétisation existe », relève Julie Mourchidi, également responsable Afrique francophone chez The Orchard, société de distribution musicale qui appartient à Sony Music.
Un manque à gagner abyssal
Avec un risque : que les artistes finissent par « dénaturer » leur musique pour plaire à un public plus international. Certains mettraient même en place des « bots » (des programmes informatiques automatisés) qui génèrent de fausses écoutes pour accroître artificiellement leur audience à l’étranger.
Face à l’absence de monétisation, les professionnels de la musique que Le Monde a interrogés avancent un manque à gagner abyssal. Pour mieux comprendre cette carence, Davy Lessouga prend l’exemple du tube Coup du marteau sur lequel il a travaillé. Ce son survolté, sorti en décembre 2023 en Côte d’Ivoire, quelques semaines avant le début de la Coupe d’Afrique des nations organisée dans ce pays, s’était imposé comme le nouvel hymne national, devenant très rapidement un succès international.
Depuis, le clip a été visionné plus de 177 millions de fois. « La chanson a généré plusieurs centaines de milliers d’euros parce qu’elle a été écoutée à l’étranger hors du continent, décrit-il. L’Afrique a pourtant représenté plus des 50 % des vues mais a rapporté moins de 1 000 euros. »
Selon lui, le revenu minimum pour mille vues (RPM), argent versé aux créateurs de contenus, se situe vers 0,099 centime d’euro au Sénégal, il est deux fois supérieur au Nigeria, dix fois plus important en Afrique du Sud – où les annonceurs sont plus nombreux – et bien plus encore en Europe. « Tout l’enjeu est de convaincre YouTube d’ouvrir leur régie publicitaire dans les pays africains subsahariens francophones », insiste Julie Mourchidi.
Facebook, Instagram et TikTok
Le lobbying actuel de ces professionnels a donc pour but de montrer à YouTube que certains marchés comme la Côte d’Ivoire sont économiquement forts afin d’inciter la plateforme à s’y installer. « Il y a quatre ans, j’ai cofondé le SIMA [Salon des industries musicales d’Afrique] pour prouver qu’il existe chez nous un écosystème, de l’intelligence, des partenaires et des cadres juridiques solides, raconte Pit Baccardi. On ne peut pas continuer à nous regarder avec condescendance. C’est une question de volonté et d’équité. »
Mais comment pousser YouTube à s’intéresser à l’Afrique subsaharienne ? « C’est un peu compliqué de forcer la main à une multinationale qui n’a pas d’autre intérêt que de faire du business. Elle considère probablement qu’à ce stade, celui-ci ne serait pas assez rentable », constate Margaux Demeersseman.
Pour cette attachée régionale musique pour l’Afrique subsaharienne à l’ambassade de France à Abidjan, dont le rôle est d’accompagner la professionnalisation de cette industrie dans cette partie du monde, « YouTube semble méconnaître, au-delà du degré de structuration de la filière, que le PIB ou le taux de bancarisation en Côte d’Ivoire est supérieur à un certain nombre de pays qui sont monétisés ». Pour elle, des décisions prises « à Londres ou à New York sont donc très éloignées de l’Afrique subsaharienne francophone ».
Cette problématique de la monétisation ne se pose pas uniquement pour YouTube, mais aussi pour d’autres plateformes comme Facebook et Instagram (propriétés de Meta) et TikTok. En Côte d’Ivoire, la ministre de la culture, Françoise Remarck, a pris le sujet au sérieux et a apporté son soutien aux artistes « dans leur démarche pertinente ». « Il y a aussi d’autres ministères [transition numérique, communication, commerce] impliqués, veut-elle rappeler. Dans quelques jours, Meta arrive [à Abidjan] pour avancer sur la question de la monétisation. On aura la même démarche avec YouTube. »
YouTube n’a pas répondu aux sollicitations du Monde.
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