Quatre ans après l’invasion de l’Ukraine, la Russie continue de s’enfoncer dans l’autoritarisme et la répression

Depuis 2022, le régime de Vladimir Poutine n’a cessé de se durcir. La guerre s’accompagne d’une mise au pas de plus en plus violente de la société, sur fond de difficultés économiques croissantes.

Le Monde  – Un autre événement est devenu tabou en Russie, quatre ans après l’invasion de l’Ukraine. Lancée par Moscou le 24 février 2022 pour rapidement renverser le pouvoir à Kiev, l’« opération militaire spéciale » a désormais duré plus longtemps que la « Grande Guerre patriotique » qui opposa l’URSS à l’Allemagne nazie de 1941 à 1945 et qui sert de référence à la propagande du Kremlin pour justifier son offensive contre le prétendu « régime fasciste » ukrainien.

Huit décennies après Staline, Vladimir Poutine se garde bien d’expliquer pourquoi son « opération » s’embourbe dans une guerre de position, coûteuse en hommes, et avec des gains territoriaux limités. Le président ne cesse de parler de « victoire ». Et son taux de popularité ne semble pas fléchir : plus de 80 % des Russes disent approuver son action, selon Levada, le centre d’études d’opinion indépendant de l’Etat. Un chiffre à prendre cependant avec précaution comme dans tout pays où, sans liberté d’expression, les sondages sont menés dans un climat de peur et délation. Sans opposition politique ni critiques dans la presse, sans société civile ni débats publics parmi les élites, cette popularité apparente cache une réalité : en quatre ans, la chape de plomb imposée par le Kremlin s’est alourdie.

« Poutine ne faiblit pas et mène le pays sur le droit chemin. La guerre est dans l’impasse, mais il n’y a aucun doute : nous finirons par l’emporter ; l’Europe le comprendra à ses dépens », répète, comme beaucoup de Moscovites, Piotr, 45 ans, fidèle supporteur du Kremlin bien avant 2022. « Ni plus faible ni plus fort. Poutine s’est figé dans ses certitudes. Les élites et le pays plongent avec lui. L’économie se dégrade, la guerre a un coût exorbitant. Mais le régime survit », s’inquiète au contraire Daria, 52 ans. Opposante issue des étroits cercles libéraux moscovites, elle vit dans une sorte d’« émigration intérieure » déjà bien connue à l’époque soviétique. Contactés par messagerie sécurisée depuis Paris, tous deux demandent à rester anonymes : quelles que soient leurs opinions, les Russes ont de plus en plus peur de parler à un journaliste occidental.

Prétendue « cinquième colonne »

L’« opération militaire » de M. Poutine contre l’Ukraine s’est en effet accompagnée d’une opération, policière et judiciaire, contre la société russe. La répression ciblant une prétendue « cinquième colonne » s’est intensifiée : les défenseurs des droits humains recensent entre 3 000 et plus de 4 600 prisonniers politiques. Parmi eux, des figures célèbres, comme Evguenia Berkovitch, 40 ans. Cette metteuse en scène de renom purge une peine de six ans, officiellement pour « apologie du terrorisme » dans une pièce qui, à Moscou, dénonçait pourtant le terrorisme. Elle est privée d’appels téléphoniques et de courrier ; son état de santé se dégrade ; ses journaux intimes lui sont confisqués.

Il y a aussi plusieurs centaines de simples citoyens, comme Nikita Ouvarov, 20 ans. Arrêté alors qu’il collait des affiches hostiles au FSB (les services de sécurité) dans sa ville de Kansk, en Sibérie, le jeune homme devait après une peine de cinq ans retrouver la liberté le 19 mars. Mais il vient d’être rattrapé par l’une des pratiques habituelles de la justice russe : un nouveau procès pour prolonger l’incarcération.

Cette répression n’a pas seulement anéanti l’opposition et écrasé la société civile. Elle a orchestré l’apathie générale. Dans l’indifférence, le Kremlin et ses divers relais continuent ainsi de convoquer l’histoire pour en faire la trame de leurs politiques, extérieure et intérieure. Sur les écrans de télévision et sous les préaux des écoles, la propagande déroule son message : comme Staline, Poutine combat le nazisme ; comme durant la « Grande Guerre patriotique », les opposants sont des traîtres. En 2024, la mairie de Moscou a fermé le Musée du goulag. Le 20 février 2026, elle a annoncé sa réouverture : rebaptisé Musée de la mémoire, il sera consacré aux « victimes du génocide du peuple soviétique » et aux crimes nazis. Critiquée par les défenseurs des droits humains en exil, la transformation de ce musée est d’autant mieux accueillie en Russie qu’elle s’inscrit dans ce discours de manipulation de l’histoire.

Expert en inversion des faits, le Kremlin n’a de cesse de poser le pays en victime, de l’OTAN et de la russophobie. M. Poutine reporte sur Kiev et l’Occident non seulement la responsabilité du déclenchement de la guerre mais aussi, désormais, celle de l’impasse des négociations. Avec, pour cibles, les Européens, accusés d’alimenter « une escalade militaire permanente ». En revanche, il ménage Donald Trump afin de garder toute latitude en Ukraine. Dans les pourparlers russo-ukrainiens sous l’égide des émissaires du président américain, M. Poutine maintient ses exigences maximalistes. Et, pour diriger la délégation russe, il a régulièrement envoyé l’ex-ministre de la culture Vladimir Medinski, historien idéologue qui défend une lecture patriotique du passé russe et pourfend le « déclin occidental ».

A Moscou, aucun membre de l’élite ne remet en cause publiquement cette ligne. « La dictature de Poutine s’est raidie. La guerre est devenue une question existentielle, avec pour seule obsession la victoire, insiste Fiodor Krasheninnikov, analyste politique en exil. Poutine s’est construit une bulle. Il choisit ses interlocuteurs et perçoit toute pression sur lui comme une tentative de complot. » Loin des remous politiques à Kiev, où affaires de corruption et désaccords internes provoquent régulièrement des changements de gouvernance autour du président Volodymyr Zelensky, le Kremlin s’affranchit de toute règle démocratique et peut donc afficher une forme d’unité de façade. Y compris parmi les nationalistes les plus extrémistes : la suite de la mutinerie d’Evgueni Prigojine, chef des milices Wagner, en juin 2023, et sa mort mystérieuse deux mois plus tard ont marqué les esprits. Tout le monde est rentré dans le rang, du moins en apparence.

« Système encore plus centralisé »

« Le système Poutine, pour qui le coût de la guerre importe peu, est devenu encore plus personnalisé. Tous ceux qui entourent le président sont de “petits télégraphistes” », ironise Andreï Kolesnikov, éditorialiste du journal indépendant Novaïa Gazeta, l’un des rares encore présents à Moscou. L’élite s’est donc adaptée : la guerre est sa nouvelle norme. « M. Poutine, lui, reste dans son rôle préféré : l’attentisme, confie depuis Moscou un diplomate européen. En politique étrangère, malgré les revers diplomatiques au Venezuela, en Iran et maintenant à Cuba, il n’a pas dit grand-chose depuis deux mois car sa priorité est l’Ukraine. Il avale les couleuvres et abandonne ses alliés historiques mais lointains car, avant tout, il veut ne pas froisser M. Trump et le garder de son côté. »

Mutisme et attentisme sont aussi la donne sur la scène intérieure. Alors que, ces derniers jours, les siloviki, les membres des forces de sécurité, s’activent pour bloquer les messageries occidentales WhatsApp et Telegram, M. Poutine n’est pas intervenu. Publiquement, il n’a pas pris position. De facto, ces deux messageries continuent de fonctionner cahin-caha.

Les mauvaises nouvelles économiques n’ont pas non plus bouleversé sa gouvernance. L’inflation (5,6 % officiellement, bien au-delà de 10 % en réalité), la hausse des défauts de crédits bancaires, la réduction des heures travaillées dans les usines sont pourtant autant de signaux révélateurs. Face aux sanctions occidentales, l’économie oscille entre stagnation et possible récession. Mais ni ces problèmes ni les hausses d’impôts n’ont provoqué de remous politiques. « La guerre interminable, l’augmentation de la TVA et du coût des services publics, les restrictions sur WhatsApp et Telegram créent des tensions. Mais sans que ce soit critique », observe Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du centre Russie-Eurasie à l’Institut français des relations internationales.

« Depuis 2022, le système de gouvernance n’a pas changé de nature mais est devenu encore plus centralisé, répressif, militarisé, idéologisé et antieuropéen », résume la chercheuse. Avec Poutine en seul décideur. D’autant plus que le sujet de sa succession est tabou. « L’économie s’affaiblit. La victoire militaire n’est pas totale. Donc, forcément, il y a des tensions. Mais rien ne change au niveau politique, résume une source bien informée des coulisses du Kremlin. Car Poutine se croit au-dessus de tout cela… »

Source : Le Monde

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