M Campus – Sacoche sombre, pardessus impeccable et barbe finement taillée, Arash Ahmadzadeh est arrivé un peu en avance au rendez-vous fixé ce jeudi matin, brasserie la Grande Colette, dans le centre de Paris. Derrière cette élégance et cette ponctualité, il y a le souci de nombreux immigrés – celui de faire bonne impression – et une délicatesse qui tient peut-être aussi à ce qu’il fait. A 28 ans, le jeune Iranien est un fin connaisseur de la musique baroque sous Louis XIV. « Elle a des similitudes avec notre musique traditionnelle persane. C’est pourquoi beaucoup d’Iraniens l’apprécient », explique-t-il pour éclairer cette passion a priori un peu étonnante.
Arash Ahmadzadeh est venu de Téhéran en 2017, pour étudier la musicologie, à l’université de Reims (Marne). Depuis, ce fils cadet d’une famille de la classe modeste a connu un parcours fait de ténacité.
Arrivé en France avec 4 500 euros en poche, sans aucune bourse ni contact, il a assuré pendant des années, un emploi de serveur dans un restaurant étoilé, vingt heures par semaine, en plus de ses cours. « Je pleurais parfois de fatigue, mais je ne voulais pas décevoir ma famille », se souvient-il.
Ce grand plaisir : payer des impôts
Après sa licence, il est accepté en master à la Sorbonne, dont il sort diplômé fin 2023. Il a depuis été embauché comme professeur de guitare, pour enfants et adultes, au Conservatoire municipal de Breuillet, dans l’Essonne. « Un travail de rêve » qui lui a, pour la première fois, donné ce grand plaisir : payer des impôts. « Je me disais toujours : si on en paie, c’est qu’on gagne suffisamment ! »
Si le jeune homme sort aujourd’hui de sa réserve, c’est qu’il voit son projet de vie – devenir professeur de musicologie à l’université – sérieusement remis en cause par la lourdeur des procédures administratives appliquées aux étrangers.
Etudiant brillant, il a été accepté en doctorat dans plusieurs établissements prestigieux de Grande-Bretagne et, a-t-il appris le 13 avril, à Harvard, aux Etats-Unis, où il bénéficierait d’une bourse complète pendant cinq ans. « Je suis très heureux de cette chance. On m’attend là-bas à partir d’août. Le problème, c’est que je ne peux pas y aller tant que ma demande de naturalisation française n’a pas été acceptée », explique-t-il.
En tant que citoyen iranien, Arash Ahmadzadeh est en effet soumis au « travel ban » de l’administration Trump, cette interdiction d’entrée aux Etats-Unis faite aux ressortissants d’une vingtaine de pays, dont l’Iran. Le jeune homme pourrait tenter d’obtenir une dérogation, en présentant un dossier dit « d’intérêt national » (montrant que sa venue servirait les intérêts américains), mais même s’il réussissait, cela ne réglerait pas le problème. « Je ne pourrais pas faire d’allers-retours entre les Etats-Unis et la France. Or pour mes recherches, je dois me rendre régulièrement à la BNF [la Bibliothèque nationale de France] et au château de Versailles. Et puis, toute ma vie est ici : mes amis, ma compagne. »
Demande classée sans suite
Après sept années passées en France, avec un visa d’étudiant, puis un visa de salarié, Arash a déposé une demande de naturalisation en mars 2024, à Reims. « L’entretien s’est très bien passé », se souvient-il. Mais quand le jeune homme quitte la ville pour venir habiter à Paris et commencer son travail au Conservatoire, sa demande est classée sans suite. « Ce jour-là, j’ai pleuré, avoue-t-il. Je n’avais pas pleuré en arrivant en France, pas pleuré quand j’ai été pris à la Sorbonne. Même en recevant la lettre de Harvard, je n’avais pas pleuré. Mais j’ai passé toute ma vie d’adulte ici, de mes 18 à mes 28 ans. C’était important pour moi d’être reconnu par la France, de voir qu’elle m’a adopté ».
Il dépose un recours contre ce classement sans suite. Le juge lui donnera raison… huit mois plus tard. Entre-temps, Arash se résigne à relancer de zéro une procédure à Paris. Il est reçu à la préfecture en décembre 2025. Là encore tout se passe bien, mais le délai pour connaître la décision de l’administration peut atteindre 18 mois. Ce sera trop tard pour Harvard, qui lui a laissé jusqu’à janvier 2027 pour rejoindre le programme.
Alors Arash frappe à toutes les portes pour tenter de faire accélérer la procédure : il est allé voir sa députée du 19e arrondissement, Sarah Legrain, a écrit au président de la République. Il montre les lettres de soutien reçues, notamment celle du claveciniste et chef d’orchestre franco-américain William Christie, une sommité de la musique baroque. « J’ai aussi été bénévole pendant trois ans dans une chorale avec des retraités, je publie mes articles de recherche en français, je peux montrer que j’apporte ma contribution à la société française », plaide-t-il. Trois de ses camarades iraniens, partis comme lui après le bac, en Espagne, au Canada et aux Etats-Unis, ont déjà été naturalisés par leur pays d’accueil.
Le jeune homme n’a d’ailleurs pas envie de quitter définitivement la France et voit ces années d’études à Harvard comme une opportunité pour approfondir ses recherches sur le patrimoine musical français et « mieux le transmettre à [son] retour ». « Une opportunité qui peut changer ma vie », souligne celui qui n’a pas pu rentrer voir sa famille en Iran depuis un an et demi. En attendant, il reste fidèle à la méthode qu’il s’est appliquée depuis ses 18 ans : toujours se préparer au pire pour résister aux déceptions. En l’occurrence : « n’être ni Français ni étudiant à Harvard ».
Source : M Campus – () – Le 20 mai 2026
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com
