
Le Soleil – Chez les Seereer, le prénom n’est jamais un hasard. Il révèle une vision du monde où l’individu, les ancêtres, la nature et le destin dialoguent en permanence. Une plongée au cœur d’une cosmographie vivante, où nommer, c’est déjà transmettre une histoire, une valeur et une trajectoire.
Dans le monde entier, qui n’aime pas Felwine Sarr ? Économiste de renom, intellectuel écouté, penseur humaniste, il fédère bien au-delà des cercles académiques. Comme si son prénom seereer, « Fel-wiin » (Ndlr : plaire aux gens) avait, dès l’origine, esquissé les contours d’une personnalité vouée au dialogue, à l’adhésion et à l’estime collective. Oui, il s’agit bien de ça.
Chez les Seereer, nommer, c’est révéler une destinée. Donner un prénom ne relève ni de l’improvisation ni d’un simple choix esthétique. C’est un acte profondément symbolique, inscrit dans une vision du monde où l’individu, la nature, les ancêtres et le destin sont intimement liés.
« Le Seereer ne donne pas un nom comme ça », rappelle Samba Guèye Diouf, connaisseur averti des traditions seereer. Pour lui, la prénominalisation obéit à des critères précis, parfois dictés par des circonstances frappantes, parfois par des héritages invisibles. Il arrive ainsi qu’un visiteur pénètre dans une maison au moment exact où un enfant naît, le prénom de ce dernier peut naturellement être celui du visiteur. Une coïncidence si forte qu’elle ne souffre d’aucune contestation. Pour en saisir le sens profond, explique cet enseignant de formation, il faut comprendre la cosmographie seereer, cette conception du monde où les morts ne disparaissent jamais totalement. « Les morts ne sont pas morts… », disait Birago Diop. Une formule qui résume parfaitement la pensée seereer : les ancêtres ne quittent pas les vivants, ils les accompagnent. Cette présence constante influe sur les actes, les comportements et… les prénoms. Dans cette logique, le prénom n’est pas une étiquette neutre. Il est comparable à la sève de l’arbre (« Goon » en seereer) pour donner « Gon » (prénom). De la même manière que la sève nourrit, structure et fait croître l’arbre, le prénom façonne l’être humain, influence sa personnalité et oriente sa trajectoire de vie.
Affirmer des valeurs
L’un des prénoms seereer les plus emblématiques reste « Sédar », porté notamment par Léopold Sédar Senghor, premier président de la République du Sénégal. Si Léopold est d’origine occidentale ; « Sédar », lui, est profondément sénégalais, seereer. Ce prénom vient de Séd (avoir honte), associé à une négation (ar) : celui qui n’aura jamais honte. Derrière ce sens se cache une philosophie de vie. Le déshonneur pouvant conduire au suicide, le prénom « Sédar » est une injonction morale : vivre dans le respect des valeurs, refuser les actes dégradants, préserver la dignité. Le prénom devient alors un rempart symbolique contre la chute morale. De nombreux prénoms sérères traduisent ainsi des qualités humaines essentielles. « Diakhar », par exemple qui est l’un des prénoms du chef de l’État Bassirou Diomaye Diakhar Faye, évoque l’absence de peur, le refus du doute. D’autres renvoient directement à la dignité ou au courage. Ces prénoms largement répandus, rappellent que l’identité individuelle est aussi un projet collectif : former des êtres capables d’affronter le monde avec force morale. Quelle source d’inspiration magnifique, incarnée par deux figures majeures de cette culture : Léopold Sédar Senghor et Bassirou Diomaye Diakhar Faye, dont les parcours présidentiels honorent et magnifient cet héritage commun. Mais la prénominalisation seereer ne célèbre pas seulement les vertus. Elle affronte aussi les réalités les plus douloureuses, notamment la mortalité infantile, autrefois très élevée.
Paix et courage
Certains prénoms, souvent marqués par le suffixe « ar » (négation), renvoient explicitement à la mort et au phénomène du revenant. « Datar » (dat : cueillir), par exemple, désigne un enfant perçu comme capable de naître, mourir et revenir, effectuant des allers-retours entre le monde des vivants et celui des morts. Lui donner ce prénom, c’est démasquer ce cycle, briser symboliquement le jeu de la mort. Avant l’âge où l’enfant devient réellement utile à la famille, on considérait qu’il pouvait disparaître à tout moment. Le prénom venait alors nommer cette fragilité. D’autres prénoms suivent la même logique. « Unar », formé à partir de « Un » (piler), signifie littéralement « celle qui ne pilera jamais le mil ». Autrement dit : ne pas fonder d’espoir fonctionnel sur l’enfant, car il risque de mourir avant d’atteindre cet âge. Des prénoms comme Sokhar, Sougar, Niadiar, etc. s’inscrivent dans cette même philosophie. Ces choix, aussi durs soient-ils, traduisent une tentative de protection psychologique face à des pertes répétées dues aux maladies de l’époque, comme la rougeole, alors incurables. Pour identifier ces enfants, on allait parfois jusqu’à marquer leur corps avant l’enterrement : percer une oreille, couper un doigt. Fait troublant, racontent les anciens, l’enfant revenait parfois avec la même marque à la naissance. Un phénomène mystérieux, encore évoqué aujourd’hui avec prudence et respect. Le gardien des traditions seereer souligne aussi un trait fondamental : les Seereer sont traditionnellement pacifiques, et cela transparaît dans leurs prénoms : « Jamaan », « Jeg Jam », etc. expriment cette culture de la paix. D’autres, comme « Jogoy », « Ngor », « Khufaan », « Maafaan », « Waagaan », exaltent le courage. Certains prénoms, tels que « Khadiel », sont liés à la perte, souvent celle du père, mais portent aussi une autre signification : la capacité à résister, à dire non, à tenir debout malgré l’adversité. Djokel, Djombel, Simel… la liste est longue, mais l’essentiel demeure : chaque prénom est porteur d’une valeur que la société souhaite transmettre. « En attachant une valeur au prénom, on veut que ce prénom transmette ces valeurs à l’enfant », explique le natif de Ndiaganiao. Des prénoms comme Jegaan, Jigmey renvoient à l’avoir, à la possession, à la capacité de subvenir à ses besoins. D’autres, très évocateurs, comme Sobane, évoquent le désir de nourriture, le manque, mais aussi, par extension, la réussite et l’abondance. Sobane, Mourame, Mouri : ces prénoms désignent souvent des personnes qui ont travaillé dur et mené une vie accomplie, sans manquer de l’essentiel.
Autosuffisance et harmonie
Certains prénoms, comme Féetar ou Yongtar, affirment symboliquement que l’enfant ne passera jamais une nuit ou une journée sans manger. Ils traduisent une pensée ancienne. « Ce que l’on appelle aujourd’hui l’autosuffisance alimentaire était déjà au cœur de la vision seereer », explique M. Diouf. Cette philosophie se reflétait aussi dans l’organisation agricole : élevage et culture étaient intimement liés, dans un système rotatif respectueux des sols et de l’environnement. Vaches, mil, arachide : tout circulait dans un équilibre pensé sur le long terme. « Il y en a énormément », reconnaît M. Diouf, presque comme un aveu d’impuissance face à la richesse du patrimoine anthroponymique seereer. La liste des prénoms pourrait être interminable. Et pour cause : avant l’introduction des prénoms arabes ou occidentaux, tous les noms étaient forgés dans la langue, à partir de racines compréhensibles par tous.
Un prénom seereer se reconnaît immédiatement, même à des milliers de kilomètres. Chaque nom est construit à partir d’une racine précise, porteuse de sens, d’histoire et de valeurs. Rien n’est arbitraire. Tout est intelligible pour qui maîtrise la langue et la culture. Selon M. Diouf, dans certaines localités, comme Ndiaganiao, on conservait des greniers capables de traverser une ou deux saisons sans être entamés. Cette capacité à anticiper, stocker et produire suffisamment faisait partie intégrante de l’organisation sociale et se reflétait jusque dans les prénoms. L’environnement économique et social façonne également l’anthroponymie. Dans les zones agricoles, certains portent le prénom « Khokhane », « Saxad », « Ndig » ou « Seek » directement lié à la terre et au travail des champs. D’autres noms comme « Yalnaak », « Khornaak », « Guéyki » renvoient à l’élevage. Chez les femmes, des prénoms comme Fakhane évoquent l’espoir, la gentillesse, la fécondité ou même la beauté physique. Mossane, par exemple, peut être attribué en référence à la morphologie harmonieuse d’une personne. Certains prénoms méritent une attention particulière, tant leur sens est souvent mal compris. C’est le cas de Gnilane. Contrairement à certaines interprétations approximatives relayées sur les réseaux sociaux, Gnilane vient de la racine « Gnil », qui signifie provoquer, titiller, chercher la réaction de l’autre. « Comme si aujourd’hui j’ai l’habitude de vous provoquer », illustre Samba Guèye Diouf, propriétaire du musée seereer « Yookland » (ombre). Gnilane, c’est celle qui stimule, qui interpelle, qui pousse à sortir de sa zone de confort. Là encore, le prénom dessine un tempérament, une posture sociale. Comprendre les prénoms seereer, c’est donc bien plus qu’un exercice linguistique. C’est entrer dans une civilisation où nommer, c’est transmettre, et où chaque mot donné à un enfant porte en lui une part du monde.
Adama NDIAYE
Source : Le Soleil (Sénégal)
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