Slate – La guerre en Iran vient de connaître son premier cessez-le-feu : une trêve de deux semaines, négociée en grande partie par le Pakistan, que toutes les parties ont acceptée et qui doit ouvrir, dans les prochains jours, des pourparlers sur une fin durable du conflit. Difficile, à ce stade, de désigner un vainqueur indiscutable, mais une chose est claire: malgré la démonstration de puissance militaire des États-Unis, Washington est loin de pouvoir revendiquer une victoire éclatante.
L’Iran, au contraire, apparaît comme le pays le mieux placé pour se prévaloir d’un succès relatif. Non seulement la République islamique a survécu à l’offensive, mais elle a surtout prouvé sa capacité à contrôler le détroit d’Ormuz, verrou stratégique par lequel transite une part essentielle du pétrole et du gaz mondial. Cette mainmise confère à Téhéran un statut de puissance régionale incontournable, capable d’influer directement sur l’économie mondiale, résume un article de The Intercept.
Le premier objectif de Téhéran était la survie du régime et il est atteint: malgré les déclarations de Donald Trump, le pouvoir iranien n’a pas changé de nature et s’est même durci. Le pays a encaissé des frappes massives, perdu une partie de ses infrastructures et de ses cadres, mais il a préservé l’essentiel de ses capacités stratégiques. Son stock d’uranium, enfoui en profondeur, n’a pas été entièrement éliminé, et si l’on ignore combien de centrifugeuses avancées ont survécu aux bombardements de 2025, l’expertise et l’outil industriel permettant d’en produire de nouvelles demeurent. Malgré l’assassinat de plusieurs scientifiques, le cœur du programme nucléaire n’a pas été définitivement anéanti.
Sur le plan conventionnel, les États-Unis et Israël n’ont pas davantage réussi à détruire l’ensemble des lanceurs de missiles iraniens ni leurs chaînes de production. Jusqu’à l’entrée en vigueur de la trêve, l’Iran continuait de frapper Israël et plusieurs États du Golfe, démontrant la résilience de son arsenal balistique et de ses drones. En d’autres termes, la guerre n’a pas supprimé la menace que représente Téhéran pour les alliés régionaux de Washington, ce qui a ébranlé la confiance des monarchies du Golfe dans les garanties de sécurité américaines et sapé l’attractivité financière de certains centres comme Dubaï.
Un régime affaibli mais debout
Les conséquences diplomatiques se font sentir bien au-delà du Moyen-Orient. Le conflit a exacerbé les tensions entre l’Iran et les pays occidentaux, mais il a aussi exposé l’isolement croissant des États-Unis, dont plusieurs alliés, notamment en Europe, ont refusé de suivre Donald Trump dans cette aventure militaire. L’Iran reste l’un des États les plus isolés au monde, mais la posture américaine, marquée par les menaces d’apocalypse et les frappes sur des infrastructures civiles, a choqué jusque dans des capitales traditionnellement proches de Washington. Cette érosion de l’image américaine pourrait peser durablement sur sa capacité à fédérer des coalitions.
Si l’on juge le conflit comme un combat de boxe, l’Iran peut prétendre avoir remporté ce deuxième round, bien que lourdement meurtri. Le pays a tenu plus de cinq semaines sous des bombardements intensifs, jour et nuit, menés par deux puissances nucléaires, a supporté l’assassinat de son guide suprême et de plusieurs hauts responsables, tout en maintenant un appareil d’État fonctionnel. Pour le régime et ses partisans, ce simple fait d’être encore debout sera interprété comme une victoire, et pour beaucoup d’observateurs, comme une démonstration de résilience de premier ordre.
L’atout Ormuz
Mais le véritable atout de Téhéran est la preuve qu’il peut contrôler le flux de pétrole, de gaz et de marchandises à travers le détroit d’Ormuz. Il est apparu qu’il était pratiquement impossible de neutraliser durablement cette capacité sans lancer une vaste invasion terrestre, perspective que Donald Trump et même ses conseillers les plus téméraires ont refusé d’envisager sérieusement. L’Iran a non seulement tiré profit de la hausse des cours en continuant à exporter du pétrole, mais il a mis en place un tarif d’environ 2 millions de dollars (1,7 million d’euros environ) par navire, de quoi renflouer rapidement des caisses presque vides.
Face à ce péage maritime, Donald Trump s’est montré étrangement peu alarmé, allant jusqu’à suggérer qu’il ne serait pas contre obtenir une part de cette manne. Dans l’hypothèse d’un accord de paix durable, il n’est pas exclu que l’Iran accepte une forme de protection payée aux États-Unis, si cela garantit la survie du régime. Quoi qu’il en soit, du point de vue d’une grande partie de l’opinion iranienne comme de nombreux observateurs occidentaux, l’idée que l’Iran ait gagné ce round paraît plus crédible que l’affirmation américaine d’avoir atteint ses objectifs.
Les destructions infligées par Washington et Tel-Aviv, tant aux capacités militaires qu’aux infrastructures civiles, sont évidentes; l’Iran ne pouvait rivaliser frontalement avec ces armées. Mais pour quel résultat ? Que la guerre débouche ou non sur un accord final, les moyens employés par les États-Unis et Israël apparaissent disproportionnés au regard des gains stratégiques, au point de dissuader une nouvelle aventure militaire même en l’absence de traité formel. À l’inverse, en vue d’un éventuel accord de long terme sur le nucléaire et la sécurité régionale, Téhéran se retrouve sans doute en meilleure posture qu’avant le conflit.
L’acceptation par Donald Trump du plan iranien en dix points comme base pour les négociations illustre ce renversement de rapport de forces. Malgré quelques zones d’ombre sur le contenu exact transmis par voie diplomatique, les grandes lignes de ce plan coïncident avec ce qu’avaient déjà décrit les médiateurs omanais: réouverture encadrée du détroit, levée des sanctions, garanties contre de nouvelles frappes, et mécanismes de reconstruction. En ayant survécu à la guerre tout en infligeant des coûts économiques et militaires réels à ses adversaires et à leurs soutiens, l’Iran est désormais en mesure d’exiger davantage de concessions de Washington qu’avant les hostilités.
Donald Trump, de son côté, a les yeux rivés sur les marchés, le prix de l’essence, l’impopularité du conflit et la levée de boucliers suscitée par ses menaces d’«anéantir» l’Iran. Confronté à une opposition quasi unanime à l’idée de «ramener l’Iran à l’âge de pierre», et à l’approche des élections de mi-mandat, il a tout intérêt à clore au plus vite le dossier iranien. Les dirigeants à Téhéran semblent, eux, maîtriser intimement les dynamiques politiques américaines: ils savent que l’avenir du régime Trump lui-même pourrait se jouer sur l’issue de ce conflit, et ils entendent bien capitaliser sur cet avantage pour consolider leur propre survie.
Repéré sur The Intercept
Source : Slate (France)
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