(Seneplus) – Le mot est partout, mais qu’y met-on vraiment ? Invité pour la seconde partie de son entretien avec Abdoulaye Diallo, sur la chaîne CokoProd, le professeur Chérif Salif Sy a défendu une idée : la souveraineté n’est pas un slogan mais une architecture. Elle se construit, dit-il, par la science, l’éducation, la production locale et la maîtrise des leviers économiques.
Selon l’économiste, la souveraineté est devenue un thème mondial. Il cite le choc du Covid pour les pays développés. La France a découvert que son appareil productif ne lui garantissait ni vaccins ni masques, et des États ont même confisqué des cargaisons de masques transitant par leurs aéroports. Aux États-Unis, il relie la montée du populisme aux effets de la délocalisation, en particulier dans l’Ohio, État qu’il présente comme l’un des plus désindustrialisés du pays. En Afrique, ajoute-t-il, la revendication est plus ancienne et s’enracine dans l’histoire coloniale, surtout dans la zone CFA.
Il distingue ensuite l’indépendance, c’est-à-dire l’accès à la souveraineté internationale (territoire, drapeau, siège aux Nations unies), de la souveraineté économique. Affirmer que le Sénégal n’est pas indépendant est, à ses yeux, une erreur. Quant à la souveraineté économique absolue, elle n’existe nulle part et l’autarcie serait même un piège, car s’enfermer prive un pays du progrès scientifique et technologique. Il plaide donc pour une « souveraineté relative » ou partagée. Selon lui, plus de 80 % de la valeur d’un produit comme l’iPhone est réalisée hors des États-Unis.
Chérif Salif Sy affirme que l’Afrique importe environ 82 % de ses besoins économiques, équipements et alimentation compris. Sur les 18 % produits sur le continent, 90 % le seraient par le Nigeria et l’Afrique du Sud, si l’on excepte le Maghreb et l’Égypte. Il ajoute que 60 % de la production agricole du continent est perdue faute de stockage, de transport et de transformation, en s’appuyant sur des chiffres de la FAO. Il donne un repère : un pays peut se dire économiquement souverain quand il satisfait plus de 60 % de ses besoins par sa production locale.
L’industrialisation, précise-t-il, ne se réduit pas à ouvrir des usines. Elle repose sur le développement de la science et de la technologie. Il affirme que la transformation locale des produits agricoles pourrait, en cinq à dix ans, réduire de moitié les importations alimentaires du Sénégal.
Le capitalisme comme « dépossession »
L’économiste relit l’histoire du capitalisme comme une succession de dépossessions : celle des terres avec les enclosures anglaises, celle du savoir-faire avec la parcellisation du travail, puis l’organisation fordiste. Il y ajoute l’ajustement structurel imposé aux jeunes nations, qu’il qualifie d’« endettement forcé ». À ses yeux, comprendre cette chaîne est un préalable pour savoir comment défendre sa souveraineté. Il y voit aussi une dépossession culturelle, l’aliénation étant selon lui « le sommet de la dépossession ».
Récemment désigné parmi les membres d’un groupe de haut niveau chargé de réfléchir à la réforme du système éducatif, il estime qu’il n’existe ni école africaine ni école sénégalaise au sens propre, l’université étant, dit-il, un système hérité. Refonder la science et l’éducation, valoriser les penseurs et savants africains et rompre avec ce qu’il appelle la « haine de soi » constituent pour lui le socle de toute souveraineté. Il cite l’exemple de la Chine. Il invite aussi à revenir à une alimentation et à des habitudes locales.
Interrogé sur ce qu’il ferait s’il était ministre de l’Économie, il répond sans hésiter : l’agro-économie et la mobilisation de ressources pour les PME locales. Il préfère « produire local » à « consommer local », formule qu’il juge presque réactionnaire. Il s’oppose au développement de l’agrobusiness, qui selon lui vise l’exportation et fragilise les petits paysans, alors que l’agriculture familiale nourrit le continent. Il rappelle avoir dirigé l’Agence nationale de conseil agricole et rural (ANCAR). Il déplore par ailleurs des États « faibles » ou « mous », vulnérables face à l’extérieur.
Franc CFA et Eco
Sur la monnaie, le professeur juge qu’une monnaie prolongeant celle d’une puissance étrangère est un renoncement à la souveraineté. Il dit avoir manifesté à Paris entre 1972 et 1978 pour le rapatriement des banques centrales en Afrique, obtenu en 1978, ainsi que pour la nomination de dirigeants africains à leur tête. La monnaie n’est, précise-t-il, qu’un levier parmi d’autres, mais elle permet d’agir sur les taux, l’inflation et la valeur de la devise, comme le font selon lui le Nigeria, la Chine ou la Corée. Il relève que les entreprises de la zone CFA empruntent à des taux de 12 à 22 %, contre 2 à 4 % en Asie.
Pour la future monnaie de la CEDEAO, l’Eco, il affirme que la décision est prise : une monnaie unique arrimée à un panier de devises, et non une reconduction du système CFA. Il critique les critères de convergence, qui risquent selon lui d’écarter des États et de faire perdre du temps.
Sur la Zone de libre-échange continentale africaine, il rappelle que les grands ensembles économiques profitent souvent aux économies les plus faibles, à condition que la coopération soit équilibrée. Il donne sa chance à la ZLECAF, mais à condition de maîtriser l’industrialisation. Il avance qu’environ 90 % des quelque 2 400 entreprises industrielles du Sénégal sont des filiales de sociétés étrangères. Sans correction, selon lui, la zone servirait surtout à écouler sur le continent la production d’entreprises extérieures.
Sur les hydrocarbures, Chérif Salif Sy tempère les attentes : la rente pétrolière et gazière n’est pas le développement, mais des revenus à un moment donné. Il juge le cadre juridique en amont satisfaisant et affirme que le Sénégal conserve une part importante de sa production. L’enjeu se situe désormais en aval : garder l’essentiel du surplus dans le pays, raffiner sur place, développer l’ingénierie et la logistique locales, créer un institut national du pétrole, éviter la « maladie hollandaise ». Il cite plus de 4 000 entreprises liées au secteur créées avant même le premier baril.
Source : Seneplus (Sénégal)
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