SenePlus – Le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne, professeur émérite à l’université Columbia de New York, défend l’hospitalité comme réponse au repli identitaire. Invité de l’émission « Parlons-en » sur France 24, il présente son nouvel ouvrage, L’Hospitalité : affirmer l’humanité (éditions Autrement), écrit, dit-il, avec un sentiment d’alarme et d’urgence.
Pour Souleymane Bachir Diagne, l’hospitalité est une notion profondément sénégalaise. Il rappelle que Léopold Sédar Senghor, premier président du Sénégal, saluait dans ses discours à la nation les « chers hôtes étrangers » vivant dans le pays, là où d’autres chefs d’État s’adressent seulement à leurs compatriotes. Senghor avait fait de la Teranga, mot wolof pour l’hospitalité, un emblème du pays, qui a aussi donné son nom aux Lions de la Teranga, l’équipe nationale de football.
Le philosophe relève pourtant que le Sénégal n’échappe pas à la tentation du rejet. Il observe, dans les discussions actuelles, une forme de xénophobie dirigée contre les « frères guinéens » qui vivent dans le pays. Il veut croire que cela restera marginal et que la Teranga triomphera, mais pour lui, le simple fait que la question se pose est déjà un signal. Il cite aussi le mouvement March and March en Afrique du Sud et la police anti-immigration ICE aux États-Unis comme autres exemples d’un monde où l’inhospitalité progresse, au Nord comme au Sud.
L’essai s’ouvre sur la campagne menée contre l’empathie. Le philosophe rappelle qu’Elon Musk a salué un livre intitulé Suicidal Empathy, qui présente la bienveillance comme un danger mortel pour la civilisation occidentale. Il y voit un discours qui associe l’empathie à une « féminisation » de la société et célèbre à l’inverse un virilisme politique.
Face à cela, Souleymane Bachir Diagne rappelle l’émotion mondiale suscitée en 2015 par la photo du petit Aylan Kurdi, enfant syrien retrouvé mort sur une plage turque. Il cite Emmanuel Levinas : le visage de l’autre commande l’hospitalité. Pour lui, l’empathie n’est jamais très loin. Il perçoit d’ailleurs un reflux de l’anti-empathie aux États-Unis, au lendemain d’un revers électoral pour Donald Trump.
Les États-Unis et la France sous le regard du philosophe
Interrogé sur ce revers, il parle d’un « grand soulagement », estimant que le parti républicain version MAGA s’était marié à l’ethnonationalisme et à des tendances autoritaires. Il y voit en partie un référendum pour ou contre le président, nourri par l’impopularité de sa guerre et la hausse du prix de l’essence.
Sur la liberté académique, il estime que Columbia, qui a connu un bras de fer avec l’administration Trump, en sort durablement affaiblie. Un programme sur le changement climatique y a disparu, et ses chercheurs sont partis vers l’Europe ou le Canada.
Concernant la mobilisation des lycéens en France, il la rattache à une révolte plus large des jeunes générations, de la Serbie à l’Inde. Elle traduit, selon lui, l’inquiétude d’un avenir confisqué par les inégalités et par une oligarchie de milliardaires. Il s’inquiète aussi de la banalisation de l’expression « grand remplacement » dans le débat public français, qui déborde l’extrême droite jusqu’au centre droit et à la gauche. Citant Aimé Césaire, il juge que la pire crise est celle de l’initiative.
Souleymane Bachir Diagne revient aussi sur l’héritage de Senghor. Il récuse l’idée que la négritude serait un enfermement dans un particularisme. Elle visait selon lui à affirmer les valeurs de civilisation noires face à la négation coloniale, tout en s’ouvrant à une pensée planétaire inspirée de Teilhard de Chardin. Il dit avoir retrouvé une lettre de Senghor au président Kennedy, l’invitant à lire le penseur jésuite.
Le philosophe conclut en lisant les vers d’Emma Lazarus gravés sur la statue de la Liberté, qu’il présente comme le vrai visage de l’Amérique. Il cite aussi le « neighboring » né à Minneapolis face aux méthodes d’ICE, qu’il rapproche de la Teranga sénégalaise. Il assume un ton « prêcheur » et rappelle que l’amour, la solidarité et l’hospitalité sont désormais des slogans politiques. Il sera du 13 au 15 novembre à Agen, aux Rencontres de la philosophie Michel Serres, dont il est vice-président.
Source : SenePlus (Sénégal) – Le 07 novembre 2026
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