Le Monde – Dans un paysage médiatique américain très autocentré, la France est le plus souvent cantonnée à la rubrique tourisme ou gastronomie. Mais ces derniers jours, l’Hexagone a les honneurs – ou le déshonneur – de la presse, qui s’inquiète de la situation budgétaire du pays et de la tension sur le marché de la dette, sur fond d’images d’émeutes urbaines liées aux manifestations lycéennes.
« Son budget n’a pas été équilibré depuis 1974, ses taux d’emprunt sont plus élevés que la Grèce : comment la dette de la France est devenue une bombe à retardement », alertait une notification du Wall Street Journal, lundi 5 octobre. Le quotidien économique, le deuxième journal du pays en nombre d’abonnés derrière le New York Times, est de loin le plus offensif. Il a insisté, mardi, avec un éditorial intitulé « France : le bûcher des inanités », dans lequel il dénonce des dirigeants politiques « dans le déni » et un pays où « la taxation excessive, conjuguée à une surréglementation endémique, étouffe la croissance économique ». L’agence de presse financière Bloomberg n’est pas en reste. La France ou le parangon de l’Etat-providence qui vit au-dessus de ses moyens, pour le milieu des affaires new-yorkais, allergique à la dépense publique.
Les Etats-Unis ne sont eux-mêmes pas épargnés par la flambée sur les marchés obligataires. Le rendement des bons du Trésor à dix ans, sorte de baromètre de la finance mondiale, est à son plus haut depuis vingt-quatre ans, à 5,35 %, et le coût des crédits, auxquels les Américains sont accros, s’en ressent fortement. Mais Paris, qui emprunte moins cher (4,89 % sur l’obligation à dix ans), inquiète davantage, pour plusieurs raisons.
D’abord, le pays n’affiche pas la même croissance que les Etats-Unis, loin de là (0,8 % en 2025, contre 2,1 % outre-Atlantique, un écart qui devrait encore se creuser en 2026). La situation de la France est également toujours appréciée au regard de celle de l’Allemagne au sein de la zone euro. Berlin emprunte à 3,47 % à dix ans, soit un écart de taux de 1,4 point, qui représente la prime de risque réclamée par les investisseurs pour acheter de la dette française. Paris, astreint aux règles de l’union monétaire, ne dispose pas non plus des mêmes latitudes que les Etats-Unis, où le « privilège exorbitant » du dollar, selon la formule consacrée de Valéry Giscard d’Estaing dans les années 1960, alors ministre des finances, reste une garantie de stabilité.
« Importants atouts »
« Les tensions sur les taux sont globales avec la crise de l’énergie. Il y a aussi les besoins de financement de l’intelligence artificielle qui viennent faire compétition. Dans ce cas-là, les marchés ont tendance à regarder les pays en position budgétaire précaire, et c’est le cas de la France, qui a une croissance faible, un déficit public qui ne baisse pas, et une situation politique très incertaine, avec les élections à venir, résume Alexandre Stott, économiste chez Goldman Sachs. Il est cependant difficile d’expliquer l’ampleur des mouvements sur les taux et sur l’écart de la prime de risque avec l’Allemagne de ces dernières semaines. Certes, la situation macroéconomique de la France est compliquée, mais il n’y a pas eu de nouvelles majeures en la matière. » Comme si le coup de projecteur médiatique avait un effet autoréalisateur.
L’attention portée à la France n’est pas totalement désintéressée. Selon différentes estimations, entre 3 % et 4 % de sa dette pourrait être entre les mains d’investisseurs américains, notamment des fonds d’investissement privés.
En retour, la France doit veiller à rester attractive outre-Atlantique. Wall Street donne le « la » à la planète financière et héberge les principales agences de notation. Est-ce pour cela que le ministre de l’économie français, Roland Lescure, a choisi le Wall Street Journal pour envoyer un message aux marchés, mardi 6 octobre ? Il a assuré qu’un budget pour 2027 serait voté « quels que soient les moyens nécessaires ». Une référence directe à l’article 49.3 de la Constitution, qui permet d’engager la responsabilité du gouvernement sur un texte ; il reviendrait à l’opposition des deux bords à l’Assemblée nationale de prendre le risque de le renverser à six mois de l’élection présidentielle.
Pour l’instant, les principales banques d’investissement américaines n’appellent pas à quitter le navire bleu. « La France conserve d’importants atouts, notamment la taille, la richesse et la diversification de son économie, ainsi que la capacité considérable de son vaste secteur financier intérieur à financer la dette publique en cas d’affaiblissement de la demande des investisseurs étrangers », écrit Ulrike Hoffmann-Burchardi, directrice des investissements de la branche américaine d’UBS, dans sa note du 6 octobre, qui anticipe également une remontée de l’euro face au dollar dans les mois à venir.
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