En Mauritanie, une femme sur trois en âge de procréer et vivant en union a encore un besoin non satisfait en matière de planification familiale. Dans les zones rurales, l’accès aux méthodes contraceptives modernes demeure particulièrement faible. Face aux distances, aux idées reçues et aux tabous, une nouvelle dynamique se met toutefois en place : associations de jeunes, journalistes, professionnels de santé et leaders communautaires tentent d’unir leurs forces pour faire de la santé reproductive un véritable droit accessible à toutes.
Dans certaines localités rurales de Mauritanie, parler de planification familiale commence bien avant de franchir la porte d’un centre de santé.
Il faut d’abord pouvoir atteindre ce centre
Pour une femme enceinte ou une mère qui souhaite espacer ses grossesses, quelques dizaines de kilomètres peuvent représenter beaucoup plus qu’une distance sur une carte. Il faut trouver un moyen de transport, disposer de l’argent nécessaire, parfois attendre qu’une charrette soit disponible ou composer avec l’état des pistes. Pendant l’hivernage, certaines localités deviennent encore plus difficiles d’accès.
La question de la planification familiale se retrouve ainsi au croisement de plusieurs réalités : pauvreté, éloignement géographique, disponibilité des produits contraceptifs, manque d’information, normes sociales et poids des décisions familiales.
Et derrière chacune de ces barrières, il y a une femme qui peut être contrainte de vivre une grossesse qu’elle souhaitait reporter.
31 % de besoins non satisfaits : le véritable défi est celui du choix Les chiffres de l’Enquête démographique et de santé de Mauritanie 2019-2021 donnent une mesure précise du problème. Parmi les femmes actuellement mariées âgées de 15 à 49 ans, 31 % ont des besoins non satisfaits en matière de planification familiale. Dans la majorité des cas, il s’agit non pas de ne plus vouloir d’enfant, mais de vouloir espacer les naissances : 23 % souhaitent retarder la prochaine naissance, contre 8 % qui souhaitent limiter les naissances.
La prévalence contraceptive moderne reste faible : 13 % des femmes mariées utilisaient une méthode moderne au moment de l’enquête.
Le contraste entre les milieux urbain et rural est particulièrement préoccupant. 33,7 % des femmes mariées vivant en milieu rural ont des besoins non satisfaits, contre 28,1 % en milieu urbain. Dans le même temps, l’utilisation d’une méthode contraceptive moderne n’atteint que 7 % en milieu rural, contre près de 20 % en milieu urbain.
Dans certaines wilayas, les écarts sont encore plus importants. Dans le Hodh Echargui, les besoins non satisfaits atteignent 39 %, tandis que l’utilisation d’une méthode moderne reste très faible. Dans le Gorgol, les besoins non satisfaits atteignent également près de 39 %.
Ces chiffres racontent une réalité simple : la demande existe, mais l’accès et la capacité à concrétiser ce choix restent insuffisants.
Une demande qui se heurte à la géographie : La distance reste l’un des obstacles les plus concrets. Une analyse ancienne de la Banque mondiale indiquait que 46 % des femmes rurales devaient parcourir 30 kilomètres ou plus pour atteindre un point de services de santé. Même si cette donnée ne doit pas être présentée comme une statistique actuelle, elle permet de mesurer l’ampleur historique des difficultés d’accès aux soins dans les zones rurales.
Ces difficultés restent visibles aujourd’hui dans certaines zones reculées. Dans le sud-est du pays, par exemple, des femmes enceintes vivant dans des zones éloignées ont longtemps dû parcourir plusieurs dizaines de kilomètres à moto ou en charrette pour accéder aux soins.
Pour une femme qui souhaite simplement obtenir des conseils, choisir une méthode contraceptive, renouveler son moyen de contraception ou consulter en cas d’effets secondaires, la distance peut donc devenir un obstacle majeur.
La planification familiale n’est pas uniquement une question de disponibilité des contraceptifs.
C’est aussi une question de routes, de transport, de personnel de santé, de confidentialité et de proximité des services.
Quand les mythes prennent la place de l’information :
À l’obstacle géographique s’ajoute un autre défi, moins visible mais tout aussi puissant : celui des représentations sociales.
La contraception continue parfois d’être associée à des idées reçues : elle rendrait stérile, empêcherait définitivement d’avoir des enfants, serait incompatible avec la religion ou serait une affaire qui ne concerne que les femmes.
Pourtant, les données montrent que la connaissance générale de la contraception est beaucoup plus importante que son utilisation. 90 % des femmes de 15 à 49 ans interrogées dans l’EDS avaient déjà entendu parler d’une méthode contraceptive.
Le problème n’est donc plus seulement de faire connaître le mot « contraception ».
Il faut donner une information fiable, compréhensible et accessible, permettre aux femmes et aux couples de discuter des différentes méthodes avec un professionnel de santé et surtout garantir que le choix soit volontaire et éclairé.
Car connaître l’existence d’une méthode et pouvoir réellement l’utiliser sont deux choses différentes.
« J’ai vécu des moments très difficiles »
Une femme, mère de cinq enfants, raconte les difficultés qu’elle a rencontrées après plusieurs grossesses rapprochées.
« J’ai vécu des moments très difficiles après deux grossesses rapprochées. J’ai parlé de planification familiale avec mon mari, mais il a refusé, en avançant des arguments religieux. J’étais impuissante. »
Son témoignage illustre une réalité qui dépasse largement la seule question de l’accès aux contraceptifs : le pouvoir de décision au sein du couple. Même lorsqu’une femme connaît les méthodes disponibles et souhaite espacer ses grossesses, elle peut être confrontée au refus de son conjoint ou à la pression de son entourage.
Les hommes aussi doivent entrer dans la conversation La planification familiale reste souvent perçue comme une responsabilité féminine. Pourtant, les décisions se prennent dans le couple et dans la famille.
Les données de l’EDS montrent que, parmi les femmes mariées utilisant une méthode contraceptive, 63 % déclarent que la décision est prise conjointement avec leur mari, 24 % indiquent avoir principalement pris elles-mêmes la décision et 13 % disent que la décision vient principalement du mari.
Ces chiffres montrent pourquoi une politique efficace de planification familiale ne peut pas se limiter à sensibiliser les femmes.
Les hommes doivent être considérés comme des partenaires de la santé reproductive.
Les campagnes de sensibilisation doivent donc aussi s’adresser aux maris, aux jeunes hommes, aux pères, aux chefs communautaires et aux leaders religieux.
Le religieux comme allié dans le dialogue :
Dans une société où la religion occupe une place importante, les leaders religieux peuvent jouer un rôle déterminant dans la diffusion d’une information fiable. Le débat sur la planification familiale ne devrait pas être abandonné aux rumeurs et aux interprétations approximatives.
Des initiatives communautaires en Mauritanie associent déjà des leaders religieux et communautaires aux efforts visant à lever les barrières socioculturelles et à améliorer l’accès aux services de santé reproductive.
L’objectif est notamment de favoriser un dialogue permettant de distinguer les faits médicaux des mythes et de rappeler l’importance de l’espacement des naissances pour la santé de la mère et de l’enfant.
Cette dynamique accompagne les efforts institutionnels du pays. En 2024, la Mauritanie a lancé son Plan d’action national pour l’espacement des naissances 2024-2028, avec l’ambition de renforcer l’accès à la planification familiale.
Les jeunes s’organisent pour faire entendre leur voix :
Une nouvelle dynamique prend également forme du côté de la société civile. Dans le cadre du projet WISH2-WACA, avec l’appui d’Ipas et de ses partenaires, des jeunes Mauritaniens ont été mobilisés et formés autour de la santé reproductive et des droits humains.
Cette dynamique a contribué en mai 2026 à la mise en place d’un réseau des associations de jeunes engagées sur les droits et la santé sexuels et reproductifs (DSSR).
Le réseau rassemble des associations de Nouakchott et de l’intérieur du pays, avec l’ambition de créer une plateforme commune permettant aux organisations de travailler ensemble, de partager leurs expériences et de porter une voix collective sur les questions de santé reproductive.
L’enjeu est majeur : les associations locales sont souvent les premières à connaître les réalités vécues dans les communautés. Elles peuvent donc contribuer à :
– faire remonter les besoins des jeunes et des communautés vers les décideurs ;
– mener des campagnes d’information sur la planification familiale ;
– déconstruire les fausses informations sur la contraception ;
– favoriser le dialogue entre jeunes, parents, couples et leaders communautaires ;
– orienter les populations vers les services de santé disponibles ;
– plaider pour une meilleure accessibilité et une meilleure qualité des services ;
– renforcer la participation des jeunes, notamment des jeunes femmes, aux décisions qui concernent leur santé.
Cette mise en réseau permet surtout de passer d’initiatives isolées à une force collective de plaidoyer et d’action.
Les jeunes ne veulent plus seulement être considérés comme des bénéficiaires des politiques de santé. Ils veulent participer à leur conception, à leur mise en œuvre et à leur évaluation.
Des journalistes pour changer le récit :
Une autre force peut jouer un rôle déterminant : les médias. Depuis plusieurs années, le Réseau des journalistes mauritaniens contre les violences basées sur le genre (RJM-VBG) œuvre à renforcer l’engagement des professionnels des médias sur les questions relatives aux droits des femmes et aux violences basées sur le genre.
Sous la coordination de Houlèye Kane, le réseau a notamment travaillé à renforcer les capacités des journalistes, améliorer le traitement médiatique des VBG, valoriser les initiatives en faveur des femmes et développer une couverture journalistique plus sensible aux questions de genre.
Le réseau a également travaillé sur la veille médiatique, la production de contenus, la sensibilisation des journalistes et le développement d’outils permettant de mieux traiter les questions relatives aux violences et aux droits des femmes.
Cette approche peut également contribuer à mieux faire connaître la planification familiale.
Car lorsqu’une question reste enfermée dans le silence, les mythes prennent facilement la place de l’information.
Pour Houlèye Kane, l’engagement des journalistes doit aller au-delà de la simple couverture des faits. Le rôle du journaliste est aussi de donner la parole aux femmes, documenter les réalités du terrain, mettre en lumière les solutions et interpeller les responsables sur leurs obligations.
Cette vision est particulièrement importante pour la planification familiale : il ne suffit pas de parler de contraception. Il faut raconter les obstacles rencontrés par les femmes, les initiatives qui fonctionnent, les efforts des professionnels de santé et les solutions développées par les communautés.
Deux réseaux, une même ambition :
D’un côté, un réseau de jeunes associations engagées sur les DSSR. De l’autre, un réseau de journalistes engagés contre les VBG.
Deux dynamiques qui peuvent se renforcer mutuellement.
Les associations peuvent apporter aux journalistes les réalités du terrain, les témoignages et les initiatives locales. Les journalistes peuvent, à leur tour, donner une visibilité nationale à ces réalités, questionner les politiques publiques et amplifier les messages de sensibilisation.
Cette collaboration pourrait notamment permettre de documenter les difficultés d’accès à la planification familiale dans les wilayas de l’intérieur, de donner davantage la parole aux femmes et aux jeunes et de suivre les engagements pris dans le cadre du Plan d’action national pour l’espacement des naissances.
Faire de la planification familiale un sujet médiatique régulier, et non un sujet ponctuel, peut contribuer à changer les perceptions.
Une politique nationale, mais une réalité encore locale :
La Mauritanie a déjà franchi plusieurs étapes institutionnelles. Le pays dispose d’un plan national consacré à l’espacement des naissances et a pris des engagements pour améliorer le financement et l’approvisionnement en produits contraceptifs.
Mais entre une politique inscrite dans les documents officiels et une femme vivant dans un village éloigné, il existe encore un fossé.
Ce fossé se mesure en kilomètres, mais aussi en information, en disponibilité des services, en moyens financiers et en capacité de décision.
C’est précisément là que les associations, les jeunes, les professionnels de santé, les leaders religieux et les médias doivent contribuer à agir.
« Espacer n’est pas renoncer »
La planification familiale ne signifie pas nécessairement « avoir moins d’enfants ». Elle signifie d’abord pouvoir choisir quand avoir un enfant, espacer les grossesses et accéder à une information et à des services de qualité.
Pour une femme qui a déjà vécu plusieurs grossesses rapprochées, cette possibilité peut changer toute une trajectoire de vie. Pour un couple, elle peut permettre de mieux préparer l’arrivée d’un enfant.
Pour une communauté, elle peut contribuer à améliorer la santé maternelle et infantile. Et pour le pays, elle constitue un enjeu majeur de santé publique.
Le véritable défi : passer de la sensibilisation à l’accès Les chiffres montrent que le problème est clairement identifié. 31 % des femmes mariées ont des besoins non satisfaits en planification familiale. 23 % souhaitent principalement espacer les naissances. L’utilisation d’une méthode contraceptive moderne reste limitée à 13 % chez les femmes mariées. En milieu rural, les besoins non satisfaits atteignent 33,7 %, tandis que l’utilisation d’une méthode moderne tombe à 7 %.
Ces données montrent que la prochaine bataille ne sera pas uniquement celle de la disponibilité des contraceptifs.
Elle sera aussi celle de la confiance.
Confiance dans les services de santé.
Confiance dans l’information reçue.
Confiance dans les professionnels de santé.
Confiance dans le dialogue au sein du couple.
Et confiance dans le droit de chaque femme à participer aux décisions concernant sa propre santé.
Des cases de fortune aux réseaux de citoyens : une même urgence :
Dans les villages reculés, la charrette reste parfois un moyen de transport indispensable. Dans certaines structures de santé, les difficultés d’accès et les ressources limitées compliquent encore la prise en charge. Dans les familles, les décisions concernant la fécondité peuvent rester fortement influencées par le conjoint ou l’entourage. Mais une autre réalité apparaît désormais : une société civile qui s’organise.
Des associations de jeunes de Nouakchott et de l’intérieur se fédèrent autour des DSSR. Des journalistes se structurent pour mieux traiter les questions liées aux droits des femmes et aux violences basées sur le genre. Des leaders communautaires et religieux participent au dialogue. L’État a adopté un plan national d’espacement des naissances. Les partenaires techniques et financiers continuent d’appuyer les efforts nationaux.
Le défi est maintenant de faire converger ces initiatives.
Parce que la planification familiale ne se gagnera pas uniquement dans les hôpitaux. Elle se gagnera aussi dans les villages, les maisons, les écoles, les mosquées, les radios, les réseaux sociaux, les associations de jeunes et les rédactions.
Et surtout, elle se gagnera lorsque l’on cessera de considérer les femmes comme de simples bénéficiaires des programmes de planification familiale pour les reconnaître comme des actrices capables de décider de leur santé, de leur maternité et de leur avenir.
Briser les mythes, rapprocher les services et donner aux femmes les moyens de choisir : en Mauritanie, c’est aussi cela, sauver des vies.
Ousmane Hamed Doukouré
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