
– Reportage – « Guerre au Soudan, une nation prise au piège » (5/6). Détruites, pillées, vendues… Aux mains des Forces de soutien rapide (FSR), les pièces des musées du pays constituent une véritable arme au service du conflit mené contre l’armée régulière. Dans le but, selon certains, d’effacer et de remplacer l’identité soudanaise.
Le roi Taharqa se tient debout au milieu d’une immense salle vide. Autour de lui, des éclats de verre brisé et un silence assourdissant. La statue du « pharaon noir » – qui régna de 690 à 664 avant J.-C. sur l’Egypte, la Nubie et jusqu’aux frontières de Palestine –, trône encore dans le Musée national du Soudan, dont les collections inestimables ont été dévalisées par les soldats des Forces de soutien rapide (FSR), pendant leur occupation de Khartoum (avril 2023-mars 2025).

Du haut de ses trois mètres et ses sept tonnes de granit noir – trop lourd pour être déplacé –, le colosse est devenu la sentinelle impuissante du pillage de son royaume. « C’était la désolation. Des artefacts étaient éparpillés partout sur le sol. De précieuses antiquités mêlées aux débris de la guerre », soupire Jamal Mohammed Zein, en rejouant la scène. Employé du Musée national du Soudan depuis plus de trente ans, il est le premier civil à être revenu sur les lieux, escorté par des militaires, le 24 mars 2025, au lendemain de la reconquête du centre-ville par l’armée nationale.
Inauguré en 1971 sur les rives du Nil Bleu, à quelques pas du palais présidentiel, le musée renfermait près de 100 000 artefacts datant de l’âge préhistorique à la période islamique, en passant par l’ère chrétienne, la civilisation nubienne et, surtout, le royaume de Koush, bâtisseur des pyramides du Soudan. Pendant près de deux ans, les FSR ont occupé les lieux. En plein cœur du quartier d’El-Mugran, théâtre de l’une des plus féroces batailles pour le contrôle de la capitale, le toit du bâtiment offrait une vue imprenable aux snipers.
« C’est notre identité »
A l’intérieur du musée, toutes les portes ont été forcées. Jamal Mohammed Zein s’est précipité dans les réserves qui abritaient la plupart des pièces les plus rares. « Toutes les caisses avaient été ouvertes, renversées, à moitié pillées. On a même retrouvé des poteries alignées et percées de balles comme sur un stand de tir », assure l’homme qui a passé « plus de temps cumulé dans ce musée » que dans sa propre famille.


Jusqu’à présent, les équipes du lieu ont recensé plus de 4 000 pièces manquantes. Le joyau le mieux gardé, la fameuse « chambre d’or » koushite – abritant une collection de bijoux et d’objets en or découverte sur les tombes des rois et des candaces (reines) de Nubie –, a été entièrement dévalisée. Des centaines de figurines funéraires de l’époque nabatéenne, parfois ornées de pierres précieuses, ont été mises à sac. « Même les momies datant de 2 500 avant J.-C. ont été volées, elles font partie des plus anciennes au monde et ont une valeur archéologique inestimable », déplore la docteure Rihab Khidir, à la tête du comité chargé d’évaluer les dégâts.
Désormais, un écriteau « attention terrain miné » trône devant l’entrée, gardée de chaque côté par les statues des lions de la cité nubienne de Méroé (IVe siècle avant J.-C.). La façade ocre du bâtiment est percée çà et là de cavités noirâtres, causées par des tirs de roquettes. Sur la devanture, la grande baie vitrée a volé en mille morceaux. Dans le jardin, les hangars protégeant les trois temples pharaoniques – transférés au début des années 1960, depuis le nord du pays (lors de l’inondation du lac Nasser, à la frontière égyptienne) –, ont été en partie soufflés par les explosions. A l’intérieur, les pierres millénaires sont miraculeusement intactes.
Lorsque les premiers miliciens des FSR ont pénétré dans le musée, le 2 juin 2023, les soldats se sont filmés en train d’ouvrir les grandes caisses de bois contenant des ossements momifiés. « Les FSR documentent eux-mêmes leurs crimes et leurs exactions, en se filmant avec leur téléphone. Cela montre à la fois leur stupidité et aussi leur total sentiment d’impunité », dénonce Rihab Khidir.

Rihab Khidir, à la tête du comité chargé d’évaluer les dégâts, au Musée national du Soudan, à Khartoum, le 1ᵉʳ décembre 2025.
A partir de ce moment-là, inquiète du sort de ses collections, l’administration a tenté d’entrer en négociation avec le commandement des FSR. Le contact a été établi, par un intermédiaire, avec un conseiller direct du chef des paramilitaires, le général Mohammed Hamdan Daglo, dit « Hemetti », portant un message clair : le patrimoine est une ligne rouge qui n’a rien à voir avec le conflit actuel. Si, sur le moment les représentants des FSR ont eu l’air de vouloir coopérer, rien n’a été fait pour empêcher le pillage.
« Ils disent vouloir gouverner le pays ? Ils en détruisent le patrimoine. Ils veulent la démocratie ? Ils détruisent une civilisation. Ce musée, c’est l’histoire du Soudan, c’est notre identité. C’est cela qu’ils piétinent volontairement. Si vous avez une once de patriotisme, pourquoi faites-vous cela ? », se désespère Rihab Khidir.
– (Le 03 janvier 2026)
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