Nous sommes dans un royaume des désemparés, selon Taubira

Vingt-cinq ans après la loi reconnaissant l'esclavage comme crime contre l'humanité, l'ancienne garde des Sceaux française livre un plaidoyer passionné pour la République, la poésie et la résistance face à la montée des fascismes

SenePlus  – Dans les murs historiques de l’Hôtel de la Marine, là même où fut signé en 1848 le décret d’abolition de l’esclavage, Christiane Taubira était l’invitée d’Edwy Plenel pour l’émission « L’échappée ». Un quart de siècle après la promulgation de la loi Taubira, l’ancienne ministre de la Justice dresse un constat alarmant mais refuse le pessimisme.

 

« La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part et l’esclavage d’autre part (…) constitue un crime contre l’humanité », rappelle le texte de loi adopté à l’unanimité le 21 mai 2001. Un choix de conjugaison délibéré, insiste Taubira : « J’avais tenu à ce que la conjugaison soit au présent. La traite, l’esclavage constitue un crime contre l’humanité. Il est imprescriptible ce crime. »

Interrogée sur son regard 25 ans après, dans un monde où « les crimes contre l’humanité se perpétuent encore, où le suprémacisme raciste est de retour à l’échelle de la planète », l’ancienne députée de Guyane affirme conserver son « optimisme de combativité ». « Je pense qu’il y a des conquêtes individuelles et des conquêtes collectives qui se poursuivent. Je pense qu’il y a des interstices », explique-t-elle.

Face à Trump, Milei, Netanyahou et autres dirigeants qui incarnent selon elle le retour de la violence d’État, Christiane Taubira ne mâche pas ses mots. « Avec toutes ces personnes, tous ces dirigeants, nous avons affaire très clairement à des voyous, c’est-à-dire à des personnes qui ne reconnaissent pas les règles, qui ne reconnaissent pas le droit », affirme-t-elle dans l’émission.

Concernant Trump, qu’elle qualifie de « profondément cynique, incontestablement imbécile et inculte mais pas totalement idiot », elle s’alarme : « Quelqu’un (…) a le pouvoir sur le bouton nucléaire, le bouton atomique. Donc c’est une angoisse permanente chez moi. » Mais au-delà de l’individu, elle interroge : « Que nous dit l’Amérique par ce consentement au trumpisme ? »

De l’esclavage au capitalisme prédateur

L’émission était l’occasion de revenir sur les racines économiques de l’esclavage. Brandissant une édition du XVIIIe siècle du Code Noir, Taubira rappelle que ce crime était fondamentalement « une affaire de commerce ». « L’article 44 du Code Noir déclarait les esclaves être meubles », souligne-t-elle, établissant un lien direct avec le capitalisme actuel.

« Il n’y a pas d’ambiguïté sur le fait que la France a été un empire colonial et impérialiste », martèle-t-elle, évoquant le Congo-Océan et « la mutilation de milliers de personnes ». Elle dénonce la continuité de ce système : « Le monde est soumis au système capitaliste international et impérialiste (…) qui a développé une capacité de pieuvre sur tous les États du monde. »

L’ancienne ministre insiste sur la responsabilité de transmettre aux « trentenaires-quadragénaires » les clés pour comprendre « comment est organisé le monde, la logique des systèmes ». Elle cite l’exemple des tribunaux d’arbitrage où « presque systématiquement les multinationales gagnent contre les États ».

« Notre responsabilité, c’est d’expliquer ça de la façon la plus précise aux nouvelles générations pour que ces nouvelles générations (…) prennent les manettes, le gouvernail du monde », insiste-t-elle. Elle les presse d’agir « en conscience de génération », avec des « réseaux de solidarité partout ».

Sur la gauche française, le constat est sévère. « On a manqué de fidélité à nous-même. On a manqué de respect de nos idéaux. On a manqué de courage, de courage politique, de courage éthique », déplore-t-elle.

Revenant sur sa démission du gouvernement Valls en 2016, après le projet de déchéance de nationalité, elle explique : « J’ai bataillé pendant un mois et demi pour convaincre et j’ai quand même écrit trois lettres de démission. » Pour elle, il s’agissait d’un calcul politique inacceptable : « Il n’y a pas un millimètre disponible pour les calculs politiques » face aux valeurs fondamentales.

« Le droit du sol, le droit du sang, c’est la gauche quoi », rappelle-t-elle, dénonçant cet abandon du terrain symbolique au profit de l’extrême droite.

République et colonialisme : une loyauté complexe

Christiane Taubira assume pleinement la complexité de sa position. Guyanaise, elle ne cache pas ses « engagements anticolonialistes » tout en affirmant sa loyauté à la République française. « Il n’y a pas la moindre ambiguïté sur le fait que la France a été un empire colonial et impérialiste », reconnaît-elle, rappelant que « la France est une puissance spatiale grâce à la Guyane (…), une puissance nucléaire grâce à la Polynésie ».

Mais cette critique n’empêche pas l’attachement : « La littérature française m’a bercée depuis ma pré-adolescence. La Révolution française m’a beaucoup fait rêver », confie-t-elle, saluant aussi les solidarités concrètes, des intellectuels français opposés à la guerre d’Algérie aux « personnes ordinaires qui décident d’objection de conscience ».

L’entretien se conclut sur un éloge de la poésie, que Taubira présente comme essentiel à l’action politique. « La poésie explique tellement de choses. Elle convoque à la fois le monde et nos propres imaginaires », explique-t-elle. Citant le poète marocain Abdelatif Laabi, elle déclare : « Dans le royaume des désemparés (…) on prend d’assaut la prison du langage pour libérer les mots proscrits. »

Ces « mots proscrits », ce sont selon elle ceux que « la gauche ne prononce plus » : « solidarité, fraternité, accueil, hospitalité ». Et de conclure sur une note combative : « Autour des rêves menacés par les fauves, on entretient le feu. Entretenons le feu. »

Source : SenePlus – Le 20 février 2026

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