Slate – Pour rencontrer Nicolae Minovici, mieux vaut prendre rendez-vous. Débarquez dans son bureau à l’improviste, à l’institut médico-légal de Bucarest, et vous risquez de tomber sur un homme au visage violacé en pleine séance d’auto-strangulation. Ou sur un pendu en costume trois-pièces, se balançant au bout d’une corde, tandis qu’un assistant livide décompte à voix haute les secondes écoulées depuis le début de l’expérience.
Si vous décidiez toutefois de rester, Minovici vous expliquerait, après s’être éclairci la gorge, que «tout ça, c’est pour la science». Rangeant soigneusement ses nœuds coulants, il vous rappellerait ses initiatives humanistes –comment il aide les sans-abris de Bucarest à trouver un toit, protège les mères célibataires, et plaide pour la création d’un des premiers services ambulanciers dans les Balkans. Ce qui n’exclut pas une interrogation légitime: pourquoi, en ce début de XXe siècle, ce réformateur passe-t-il son temps libre à se tordre le cou?
Sans doute a-t-il en horreur les suicides dont les victimes finissent invariablement sur sa table d’autopsie. Il sait que la misère et l’alcoolisme, fléaux de l’ère industrielle, contribuent en grande partie à ce geste désespéré qui a le vent en poupe en Occident. Le médecin légiste a fini par en faire un objet d’étude, détaillant méticuleusement les méthodes employées par les pendus pour mettre fin à leurs jours, de la ceinture au mouchoir en passant par le cordon de caleçon.
A force de voir défiler les anonymes aux cous ecchymosés, il a souhaité les comprendre. Dans la galerie des savants fous, on trouve bien des spécimens qui s’électrocutent délibérément ou se laissent piquer par des bestioles venimeuses… Alors se pendre pour la science, pourquoi pas ? Selon Minovici, le nœud du problème réside dans le fait que la plupart des études scientifiques sur le sujet reposent sur des expériences réalisées sur des animaux ou des autopsies de suicidés. Comment savoir ce qui se passe réellement lorsque la corde vous serre le cou ?
Frôler la mort
Entre 1901 et 1904, le médecin légiste fait tout pour le savoir. «La première fois que je suis mort, c’était dans mon lit», dira-t-il facétieusement… Couché sur un matelas, ayant passé autour de son cou une corde glissée dans une poulie suspendue au plafond, il tire brusquement sur l’extrémité afin d’expérimenter les premiers symptômes de la pendaison. «La face devenait d’un rouge violacé, se cyanosait, la vue se brouillait, les oreilles sifflaient et, le courage nous manquant, nous interrompions l’expérience» décrit-il. Il n’arrête son geste que lorsqu’il commence à perdre conscience, craignant pour sa vie.
Minovici passe bientôt à des pendaisons in situ, gardant d’abord les pieds au sol, puis s’élevant progressivement dans les airs. C’est là que les vraies douleurs commencent. «Aussitôt que les pieds quittent le sol, les paupières se contractent violemment; mais la fermeture des voies respiratoires est si hermétique qu’il est impossible de respirer.» Il doit interrompre l’expérience après seulement trois secondes… Et avouera avoir ressenti des douleurs lors de la déglutition pendant les douze jours qui ont suivi.
En dépit des risques encourus, l’homme ne se départ pas de sa rigueur scientifique. Minovici sera le cobaye volontaire de douze pendaisons «contrôlées» : au sortir de chacune, le médecin note diligemment le compte-rendu de ses sensations. Bourdonnement dans les oreilles, sensations de chaleur, vertiges, troubles de la vision, picotements dans les membres… Autant de symptômes expérimentés par les pendus lors de leurs derniers instants, que la science n’avait pu, jusqu’alors, que supposer.
Modeste, Minovici admet bien volontiers les limites de l’auto-expérimentation. «Il nous a été impossible, avec la meilleure volonté du monde, de servir la science et, au péril de notre vie, de les supporter plus de vingt-six secondes» s’excuse-t-il, étonné de son manque d’endurance. Il publiera néanmoins une étude faisant autorité sur le sujet en 1904, remplie de croquis de nœuds coulants et de photographies post-mortem (âmes sensibles s’abstenir).
Après ce coup d’éclat, le savant roumain s’investit pleinement dans de nouvelles réformes sociales à Bucarest qui le feront tenir en très haute estime par l’opinion. Il sera même élu maire de sa commune en 1934… sans même qu’il se soit déclaré candidat. Resté célibataire toute sa vie, le médecin légiste ne se laissera jamais tenter par la corde: Minovici meurt en 1941 des suites d’un cancer du larynx. Ironie du sort, l’homme aux douze pendaisons aura quand même fini par être pris à la gorge.
Nicolas Méra
Source : Slate (France)
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com




