
Kapitalis – Nous publions ci-dessous le témoignage prononcé par Affet Bent Mabrouk Mosbah, le 1er septembre 2026, à l’Hôtel de Ville de Bruxelles, en Belgique, dans le cadre de l’action menée par Protect Humanitarians en vue d’obtenir la libération de sa sœur Saâdia Mosbah, présidente de l’association antiraciste Mnemty. Il s’agit d’un dialogue recomposé, fait à partir d’extraits de lettres de Saâdia, suivis des réponses d’Affet. Au-delà du cas évoqué, celui d’une militante antiraciste condamnée à huit ans de prison, c’est la vie carcérale en Tunisie en général qui transparaît de ce témoignage poignant.
Il faut parler, que cela se sache ! Je parle donc pour porter la voix de Saâdia Mosbah, ma sœur, aujourd’hui acculée au silence : le calendrier judiciaire et carcéral, hors normes, s’affolant en Tunisie, elle est dans la situation d’un grand nombre de martyrs de l’arbitraire.
Quelques dates :
• En 2013 est créée l’association Mnemty, mon rêve, en hommage au discours de Martin Luther King «I have a dream». L’objet de l’association est de lutter contre les discriminations raciales en Tunisie.
• En 2018, adoption de la loi criminalisant les discriminations raciales : Saâdia aura œuvré via Mnemty pour ce résultat, unique du genre dans la région et le monde arabe.
• En 2021- Un coup d’État est perpétré contre le parlement.
• En 2023 – Un pacte d’externalisation migratoire signé entre l’Europe et la Tunisie est ratifié à Tunis. Il fait des Tunisiens, contre rémunération, les garde-frontières européennes. […] En juillet de la même année, Saâdia, ma sœur, reçoit cependant, un prix des mains du démocrate Antony Blinken au sein des Nations Unies, pour son travail en matière de lutte contre les discriminations raciales. A l’aller comme au retour, sa valise est perdue, son portefeuille dérobé.
• Et le 6 mai 2024 – Un appel m’apprend que Saâdia est en détention préventive pour un motif inconnu ! Nos lettres, quand nous les recevons, ne se répondent pas, au vu du temps qu’elles mettent à nous parvenir ; elles sont décalées.
Voici des extraits chronologiques de nos échanges réels :
– 3 novembre 24, Saâdia à son fils : …Ce que je vis ici est surprenant et à peine croyable. J’ai appris la méfiance. Je sais le sens des mots méchanceté, mensonge, envie, vengeance, vol et j’en passe, hélas ! Tu peux donc imaginer mon désarroi… orpheline de toi, de ma vie, de mes amis et amies… On vit ici continuellement dans un brouhaha terrible. Nous sommes 57 depuis hier. Tu diras à Affet qu’elle est le plus bel héritage de nos parents.
– Saâdia, je sais combien toi et moi tenons à la verticalité héritée de nos géniteurs. Farès, ton fils, est un homme debout… Nous survivrons à cette période inattendue et pas facile.
– 10 novembre 24 : Nous sommes 61 dans la chambrée désormais. Il commence à faire très froid et l’eau est très froide, pas encore glacée. Sans commentaire. A la fin de l’année 2024, elles seront 95 détenues dans la même chambrée.
– 11 novembre 24 : Réveillée ce matin pour passer devant le juge d’instruction. Après deux heures d’attente, on me fait regagner la chambrée. Les autres détenues sont passées quand-même. Mon fils, réorganise ta vie sans moi, continue à vivre et à rêver.
Affet, petite sœur, je vais bien malgré tout ; je pense chaque jour à toi et à nos parents et quelque part contente qu’ils n’aient pas vu ces jours.
– Saâdia, c’est cela l’arbitraire. Il est étrange ce bonheur que je ressens, aujourd’hui, à la pensée qu’ils ne sont plus de ce monde, histoire de les préserver de notre épreuve. Bizarre sentiment qui consiste à se réjouir de l’absence de ceux que nous aimons.
– 1er décembre 24 : Affet, Pardonne-moi pour tous les tracas que je te fais subir. Ne t’inquiète pas pour moi : nous avons appris à nous adapter à toutes les situations. Nous sommes 79 dans la chambrée. En espérant que nous serons réunis pour les fêtes…
– Saâdia, la dignité dont tu fais preuve force le respect sans me surprendre toutefois. Dans certaines circonstances, une mère ne s’épanchera pas devant son fils. Nous sommes sœurs et je sais ce mutisme-là.
– 8 décembre 24 : … une carte de Nina datant de juillet m’est parvenue le 18 novembre. C’est le premier et unique courrier que j’ai reçu. L’espoir fait vivre dit-on. Saâdia, il ne s’agit plus de détention préventive, mais d’une torture blanche. Détenue, certes ; coupée de tous, pourquoi ? Dans quel but exactement ?
– 16 février 25 : … Nous devons nous souvenir que nos acquis peuvent nous être retirés. Soyons vigilants, car les droits ne s’offrent pas : ils s’arrachent… Plus que 4 jours avant le 3e rendez-vous avec le juge… Notre chambrée a été évacuée en raison des problèmes d’évacuation d’eau.
– Saâdia, tu ne le dis pas : il s’agissait de débordement des égouts publics. Ton transfèrement vers une autre prison s’est fait dans des conditions difficiles. Pour te faire sourire, sais-tu que l’architecte de la prison est… en prison ? Comme tout le monde. La PDG qui a licencié ton fils aussi…
– 29 mars 25 à son fils : Te voir à travers une vitre et te parler à travers un appareil, c’est tout simplement inhumain. Saâdia, ton fils, unique, parle peu de la souffrance qu’il ressent, mais il agit.
– 14 avril 25 : J’écris tout en sachant que mes lettres restent lettres mortes. Pourquoi ? … Un coup de poignard après chaque parloir où des détenues disent que leurs parents ont reçu leurs lettres. A Affet ma petite sœur, tout l’amour et plus encore.
– Saâdia, cette citation de Rainer Maria Rilke : «Car au fond, et précisément pour les choses les plus profondes et les plus importantes, nous sommes inqualifiablement seuls.»
– 25 avril 2025 à son fils : … Je ne compte plus le nombre de lettres que je t’envoie mais que tu ne reçois pas. Rien ne m’arrêtera : j’ai écrit, j’écris et j’écrirai encore et encore et encore. Ici on prend des mesures sanitaires importantes en prévention de la gale. On nous fera désormais chauffer le lait le matin. Je n’aurai plus à boire un verre d’eau chaude puisée dans la douche, mais je continuerai à prendre un verre d’eau chaude le soir à la place de la soupe. Mon mal de dents persiste malheureusement.
– Saâdia, c’est en relisant tes lettres que j’ai accepté d’entendre ta souffrance. Mon cerveau oblitérait les passages insupportables… la soupe était réclamée pour que vous mangiez chaud une fois par jour, en prévention des problèmes dentaires précisément. Un soir, une détenue a vu un lézard flotter dans son assiette. Je comprends pourquoi tu préfères l‘eau de douche à la soupe. Qui en voudrait ?
– 1er décembre 25 : … le froid n’arrange hélas, pas les choses ! … grâce à toi, je n’en souffre pas beaucoup. Ta super cape verte tombe à pic ; je ne la quitte plus, même la nuit je la mets sur la couverture. Finalement, je m’adapte sans pouvoir m’habituer… mon fils m’a dit que tu m’écrivais tous les jours, je n’ai rien reçu de toi. Une seule carte postale m’est parvenue, celle de Nina. … Le 22 décembre approche et je ne sais plus quoi penser. Ma santé est bonne encore et je peux tenir le coup grâce à votre soutien. Merci du fond du cœur, ma petite sœur.
Saâdia, tu ne dis pas qu’après ou pendant l’épisode des égouts, vous avez eu soif aussi, sous 48 degrés. Il ne s’agit pas que de froid.
– 22 décembre 25 : De retour du Tribunal de première instance de Tunis. 15h. Mon fils, je n’ai vécu que pour le moment où j’allais enfin pouvoir te voir, sentir ton odeur. Et j’ai pu te prendre dans mes bras. Quel bonheur ! Le monde s’est arrêté. La vérité éclatera et ta maman va être innocentée de toutes les fausses accusations.
– Saâdia, afin de ne pas t’inquiéter nous t’avions caché que ton fils avait été licencié. Tu l’as appris lors de la plaidoirie de son avocat. Cette séance au tribunal a arraché beaucoup de larmes lorsque tu t’es écriée : «Laissez-moi sentir mon fils !» Dans un sursaut d’humanité la juge t’a autorisée à l’embrasser, plus d’une année et demi après ta détention… toujours préventive.
– 5 janvier 26 : … comme si on m’arrachait un membre lentement pour faire durer la douleur. Je sais que je ne mérite pas tout ça. Qu’aurions-nous fait si tu n’étais pas ma sœur ? J’ai reçu la nouvelle du licenciement en pleine audience ; j’ai failli en perdre le souffle.
– Saâdia, ce que nous traversons est fait de silence : curieusement, je ne ressens ni le vide de toi, ni ton silence. Nous sommes issues du même ventre, nous aurons côtoyé la même enfance, la même jeunesse, la même maturité et, entamons ensemble nos prochaines années. Ton rire, tes colères m’accompagnent comme toujours. … Nous sommes indéfectiblement unies.
– 14 février 26 : Cela fait une année que je suis à la prison de Belli… Dans douze jours, j’espère être dans la salle d’audience… Pour ma dent je pense qu’il est trop tard.
– Saâdia, ta dent t’a été arrachée sans anesthésie… L’accès aux soins pour tous est calamiteux, criminel.
– 8 mars 26, journée de la femme : Ici, certaines pensent que c’est une fête. Saâdia, Simone de Beauvoir écrit : «N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question.»
Suit un extrait de la lettre publiée via son avocate, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes : «…21 mois sans jugement… Ma situation concerne aussi les mères en détention et les victimes de l’arbitraire… Raison pour laquelle, je plaide coupable d’être humaine. Il y a deux ans, à New-York, j’avais remarqué que celles et ceux qui défendent la dignité et les droits sont en danger ; ils ne sont pas toujours protégés par ceux qui en portent la responsabilité. Que faisons-nous pour protéger les défenseurs des droits ? Que faisons-nous pour que cessent les injustices ? J’ai honoré la Tunisie, j’ai honoré mon pays, où que je sois, même en prison. Et c’est ainsi qu’IL m’honore aujourd’hui ? Quel est le sens de ma détention ? Après près de deux ans, je peux mourir ici, loin de mon fils et des miens ; je me prépare à cette réalité. Debout. Je suis afro-tunisienne. Je suis fière de ce que je suis… je ne suis pas une criminelle. Je suis ici parce que la solidarité devient une tare. Parce que Mnemty, l’association que j’ai fondée pour lutter contre la discrimination raciale… Parce qu’un autre humaniste, Martin Luther King, ailleurs, a hurlé : I have a dream. J’ai donné mon temps, ma jeunesse, mes moyens à mon pays. Je le répète : Je n’ai jamais détourné quoi que ce soit, ni qui que ce soit…»
– Saâdia, Socrate t’accompagne : «Il vaut mieux subir l’injure que la commettre.»
– 5 juin 2026 : Affet, ma sœur. Enfin tes cartes me sont parvenues, c’est le premier courrier que je reçois de ma famille après plus de 25 mois de détention.… Les premiers mois, j’écrivais beaucoup, jusqu’au jour où l’on est venu me saisir mes cahiers numérotés de 1 à 6.
– Saâdia, je sais en partie ce que tu as rapporté dans tes cahiers : les agressions racistes, jusqu’à la blessure physique ; le manque de soins ; les humiliations. Dis, sœur, que caches-tu à ton fils pour l’épargner ? Je ne peux aller te visiter sous peine d’être arrêtée moi-même. Benjamin Constant : «L’unique garantie des citoyens contre l’arbitraire, c’est la publicité.» Nous en sortirons. Je vais parler…
Conclusion
Depuis son arrestation le 6 mai 2024, puis son incarcération, puis sa condamnation à huit années de privation de liberté, à être déchue de ses droits civiques, à une amende de plus de 30.000€, enfin à une confiscation de sa retraite – les sons de nos voix ne parviennent plus l’une à l’autre. Rien, absolument rien pourtant, n’entravera la force des âmes et du lien : ni les geôles, ni les murs, ni les silences, ni les sanctions financières. Je parle !
Affet Bent Mabrouk Mosbah, 1er septembre 2026
Source : Kapitalis – (Tunisie)
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