Le360.ma – L’Intelligence Artificielle (I.A) vient de donner un coup sévère à la création littéraire. L’histoire de l’écrivain haïtien exilé au Canada, Thélyson Orélien est trop belle pour être vraie. Un premier roman, C’était ça ou mourir, aurait été publié au Québec aux Éditions du Boréal.
Ensuite il a été proposé à des éditeurs français. Le livre était accompagné d’une promesse de chef-d’œuvre, ce qui a fait monter très vite les enchères. Ce fut Grasset qui en acheta les droits pour cent mille euros (c’est ce qu’on dit dans le milieu). Le lancement du livre a été une réussite. La critique, enthousiaste, presque unanime. L’auteur est invité à la première émission de la saison de «La Grande Librairie» où tous les auteurs présents l’encensent et le félicitent d’avoir réussi le livre sur le destin du pauvre immigré qui fuit les gangs de son pays avec, pour tout bagage, un sac en plastique avec des petits riens et surtout un livre du grand poète haïtien René Depestre (102 ans!).
Il écrit : «Un migrant qui passe une frontière, c’est comme un serpent qui se glisse sous un tapis». Image juste. C’est l’histoire de Jonas Dorléon, élevé au goût du sel, du rhum et de l’école publique. Il se compare à un fou «à l’élastique trop tendu». Et il avoue être «trop lâche pour mourir dignement».
Comme le signale son éditeur français : «L’odyssée de Jonas est une cartographie intime de l’exode».
Venons-en à la lecture.
Je l’ai lu début juillet. J’ai fait une note adressée aux neuf autres membres de l’Académie Goncourt, disant que c’est un livre qui a déjà été publié, ce qui en principe le met hors concours, et puis j’ai trouvé l’écriture inégale, avec des pages magnifiques et d’autres bien plates. Je n’ai pas pensé une seconde à l’IA générative.
Voici quelques lignes (p.152) qui m’ont intrigué : «Quand tu mens une fois pour éviter une balle, tu pleures après. Quand tu mens dix fois, tu culpabilises encore un peu. Mais au bout de cent mensonges, tu deviens ton propre masque. Et moi, Jonas Dorléon, fils de Port-au-Prince, diplômé d’État, amateur de poèmes, j’étais devenu José Gonzalez, fils de rien, frère de personne, migrant universel».
C’est en rentrant à Paris que le bruit d’un «livre fabriqué par l’IA» commence à circuler. Au début, des journalistes défendant le livre, refusent d’évoquer cette éventualité.
La rumeur enfle. Un journaliste chroniqueur au Figaro, Samuel Fitoussi, accuse l’auteur d’être un falsificateur et un fraudeur. Le roman aurait été passé par quatre machines vérificatrices. Toutes ont conclu que c’est un livre IA.
Mais le vrai scandale viendra du Québec où un journal, La Presse, publie des informations sur le passé de plagiaire avéré de l’auteur. Thélyson Orélien a plagié plusieurs écrivains pour écrire des poèmes et des nouvelles.
Le journal donne des exemples: c’est consternant.
L’IA est passée en second plan. Le plagiat a refait surface. Et là, l’intégrité de l’auteur a été entachée. Avec un passé de fraudeur, les observateurs se disen t: «Impossible qu’il ait écrit ce roman d’autant plus qu’il est bon».
L’Académie Goncourt le retire de sa liste. La Bourse de la découverte 2026 de la Fondation Prince Pierre de Monaco l’exclut de sa sélection.
«Autant l’IA est utile en médecine, en technologie, en droit, en histoire et géographie, autant elle est meurtrière quand il s’agit de la guerre et de l’armement hyper moderne comme les drones ou les robots programmés. »
— Tahar Ben Jelloun
L’auteur prend l’avion et rentre chez lui à Toronto en clamant son innocence.
Le paradoxe dans cette histoire est que les ventes ont augmenté de 14% après le scandale. Les libraires en ont vendu plus de 12.000 exemplaires la semaine de la polémique.
Les machines à attester qu’un roman aurait été écrit par une IA ne sont pas fiables à cent pour cent. Mais le soupçon est immense. Le livre est trop bien construit. Comme me dit un écrivain haïtien, «c’est une autoroute où il n’y a pas de parc d’arrêt pour respirer».
Dans le doute, on s’abstient.
Le hasard a fait qu’Orélien avait déposé aux éditions Gallimard début juillet un recueil de poésie. Il faisait partie de centaines de manuscrits en attente d’être lus. Au moment du scandale, l’éditeur fait passer le livre par une machine vérificatrice de l’IA. Verdict: cent pour cent IA !
Qu’en est-il pour l’avenir ? De plus en plus d’écrivains vont avoir recours à l’IA (pour des recherches, des archives, des précisions etc.). Pour nous, simples lecteurs ou jurés d’un grand prix, nous exigeons de l’éditeur de faire son travail de vérification. On peut imaginer que, comme cela se fait aux caisses des supermarchés, où l’on passe un billet de banque dans une petite machine qui le rejette s’il est faux, les éditeurs se munissent de dispositifs ou fassent appel à des lecteurs très avertis pour déterminer si un texte est l’œuvre d’une main humaine ou d’une machine électronique super-intelligente.
Le problème se posera surtout pour les essais, les thèses de doctorat, pour les comptes rendus de réunions, etc. Si l’IA est capable de rédiger une thèse mieux qu’un étudiant, pourquoi se gêner?
Reste que seule la poésie saura résister à l’IA. La poésie est la vraie création, l’imagination qui sort des sentiers battus, l’invention qui ne peut germer que dans un esprit humain.
Cependant, l’IA fait déjà des ravages. Autant elle est utile en médecine, en technologie, en droit, en histoire et géographie, autant elle est meurtrière quand il s’agit de la guerre et de l’armement hyper moderne comme les drones ou les robots programmés.
Je ne pense pas que ce sera la fin de la création littéraire. Mais il y aura toujours des petits malins pour nous faire croire qu’ils ont écrit leurs livres sans l’aide d’aucune machine.
Cette affaire nous rappelle ce qui s’était passé en 1988 lorsque les éditions du Seuil ont publié un roman du malien Yambo Ouologuem «Devoir de violence». Il reçut le Prix Renaudot, mais cette distinction a été vite ternie par des accusations de plagiat. Le soupçon a duré quelques années puis, tout le monde, ou presque, a oublié et le livre et l’auteur. Le Prix Goncourt Mohamed M’bougar Sarr (2021) en parle dans son roman «La plus secrète mémoire des hommes».
Le talent et la passion créatrice résistent encore.
Tahar Ben Jelloun
Source : Le360.ma (Maroc)
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