
Le Monde – Jordan Bardella a-t-il commis des écrits antisémites ? Le Rassemblement national (RN) dénonce une « opération de barbouzerie » sans « preuves ». Mediapart les lui apporte. Le site d’information a publié, jeudi 1er octobre, les extraits d’une conversation privée dans lesquels le président du parti d’extrême droite aurait multiplié, en 2013, les saillies antisémites. Trois jours après une première enquête révélant ces messages colportant les pires clichés contre les juifs, le média en ligne détaille par écrit et en vidéo les éléments matériels lui permettant d’attribuer ces mots à l’eurodéputé, âgé de 17 ans à l’époque des faits.
Mediapart s’appuie sur plusieurs conversations sur Messenger – la messagerie instantanée de Facebook –, communiquées par deux sources ayant évolué dans l’entourage de Jordan Bardella. Le site en publie des captures d’écran et dit avoir fait authentifier les conversations par la plateforme Meta, propriétaire de Facebook. L’extraction de données a été validée par huissier. « L’extraction de la conversation permet de la dater, d’attester du fait que cette conversation n’a pas été modifiée a posteriori, et de confirmer que l’interlocuteur de la conversation est référencé par Meta/Facebook sous le nom Jordan Bardella », écrit le site. De nombreux éléments biographiques de Jordan Bardella livrés dans cette conversation permettent par ailleurs à Mediapart d’affirmer qu’il s’agissait bien de l’actuel président du RN. Fin 2013, Jordan Bardella crée un nouveau profil Facebook consacré à sa carrière politique.
Par ailleurs, le site s’appuie sur des e-mails entre Jordan Bardella et plusieurs interlocuteurs pour affirmer que le jeune homme était fortement intéressé par Alain Soral et les théories antisémites et complotistes de ce dernier, entre 2012 et 2014 au moins. Mediapart affirme avoir authentifié les deux adresses e-mail – l’une sur la base d’un fichier d’adhérents au Front national de la jeunesse, datant de 2012.
Une heure après la publication de ces éléments accablants, Jordan Bardella a moqué sur X « des montages grossiers, d’obscures captures d’écran manipulables, reprenant des propos ignobles [qu’il n’a] évidemment jamais tenus ». L’aspirant premier ministre annonce une deuxième plainte pour faux et usage de faux, après la première en diffamation contre Mediapart, que son entourage assure avoir déposée mercredi. La procédure choisie – dépôt de plainte avec constitution de partie civile – n’a aucune chance d’aboutir d’ici à l’élection présidentielle de 2027. Mais elle vise, pour Jordan Bardella, à appuyer judiciairement sa position de déni, endossée sans l’ombre d’un doute, publiquement au moins, par Marine Le Pen et l’ensemble du parti. Les preuves communiquées et analysées par Mediapart fragilisent cependant la défense des frontistes.
Le RN a d’abord été saisi de flottement quand le premier article est tombé, lundi 28 septembre : Marine Le Pen a interrompu le point presse, prévu au salon Batimat, à Paris, face au flot de questions sur le sujet ; sa direction de campagne n’avait pas été informée par l’entourage de Jordan Bardella de l’imminence de l’enquête, et personne n’est capable d’assurer que Marine Le Pen elle-même l’était ; deux heures après la publication, un député s’est présenté sur une radio sans le moindre élément d’information et de réponse. En privé, le trentenaire a juré à son équipe et à Marine Le Pen n’avoir jamais été l’auteur du moindre propos antisémite, en public ou en privé, lorsqu’il était mineur ou majeur. Suffisant pour que les élus du RN propagent la communication de crise établie par les deux chefs : assurer à longueur de plateau que le Jordan Bardella qu’ils connaissent est « incapable » d’être et d’avoir été antisémite, et attaquer violemment le média à l’origine des révélations.
« Costard en kevlar »
Marine Le Pen a profité de la réunion hebdomadaire de ses parlementaires, chaque mardi matin, pour sonner la charge contre le site d’information. « Maintenant, c’est à Mediapart qu’il va falloir dire d’enfiler son costard en kevlar, parce qu’il y aura évidemment une réponse à la manière dont ils se comportent », a menacé la députée du Pas-de-Calais. Ses troupes ne se sont pas fait prier. Sur les plateaux et réseaux sociaux, les cadres RN ont délégitimé un « torchon », bras armé de l’« extrême gauche », et le fondateur du média, Edwy Plenel, pour son soutien, il y a plus de cinquante ans, à l’organisation palestinienne Septembre noir, à l’origine de la prise d’otages et de l’assassinat de onze athlètes israéliens lors des Jeux olympiques de Munich, en 1972. Une position que l’ancien trotskiste a récusée plusieurs décennies après.
Des députés ont largement débordé les éléments de langage fournis par le parti. Elu dans l’Aude et coordinateur du volet logement du programme présidentiel, Frédéric Falcon a plusieurs fois traité le média de « nazi ». Guillaume Bigot, député du Territoire de Belfort, a balayé les accusations d’antisémitisme en convoquant… le service de renseignement israélien : « Qui va croire que Mediapart disposerait d’informations que le Mossad n’aurait pas, ou qu’il aurait ignorées, avant d’accueillir Jordan Bardella en Israël ? »
Les cadres du parti s’arc-boutent à l’absence de toute ambiguïté connue de Jordan Bardella sur le sujet ; cherchent matière à se rassurer en auscultant les interventions médiatiques des journalistes de Mediapart – « Plus je les entends parler, moins je suis inquiet », assure un dirigeant ; signalent l’orthographe défaillante des écrits, qui ne collerait supposément pas avec le personnage, même à 17 ans. La recherche d’une prétendue source malfaisante les accapare. Les uns y voient la main d’Alain Soral, antisémite notoire et ancien cadre du Front national, dont l’influence dans le parti a infusé bien après son éviction, en 2009. « Ce milieu délirant, cette racaille antisémite, est producteur de faux de toute éternité, tempête Jean-Philippe Tanguy, député de la Somme. Soral a déjà revendiqué d’avoir enfumé des médias, dans d’autres dossiers. » D’autres soupçonnent le « pouvoir ». « Et le pouvoir, ça va de La France insoumise aux macronistes, tous ces gens angoissés à l’idée de perdre le pouvoir et qui deviennent agressifs », accuse Franck Allisio, député des Bouches-du-Rhône.
« Il n’y a jamais eu d’antisémitisme chez lui »
Lancé tête baissée dans la plus pure dénégation, chacun n’imagine plus pouvoir amender la défense. Mais les preuves apportées par Mediapart rendent plus délicates les accusations en « faux grossiers ». Avant ce deuxième article du journal d’investigation, plusieurs personnalités d’extrême droite interrogées confiaient leur impatience de voir la solidité des éléments mettant en cause Jordan Bardella. Sous le couvert de l’anonymat, certains élus n’ont toutefois pas attendu la publication des preuves de Mediapart pour relativiser la portée des propos incriminés. Un parlementaire RN interroge tout de même : « Qui se souvient de ce qu’il disait à ses copains à 17 ans, à l’âge où l’on peut dire un bon mot pour amuser la galerie ? Qui n’a jamais tracé une croix gammée avec son compas sur une table au lycée ou à la faculté ? » Quand le président du RN a écrit, mercredi 30 septembre, au milieu d’un long message sur X, qu’il « ne faisai[t] pas [de politique] à 17 ans ; [il] commençai[t sa] vie », d’aucuns y ont vu un début d’inflexion – une interprétation balayée par son entourage : « Il a voulu dire qu’il a toujours défendu les mêmes choses, en public comme en privé. Qu’il n’y a jamais eu d’antisémitisme chez lui. Que ce soit à 17 ans ou maintenant. »
Comme avant le tremblement de terre, quand les bisbilles personnelles et les divergences programmatiques n’avaient pas érodé les intentions de vote de Marine Le Pen, les lepénistes se rassurent en scrutant la cote d’opinion intacte de Jordan Bardella. Ils rapportent aussi les retours d’« amis juifs » leur maintenant toute leur confiance. « Si les éléments rendus publics sont avérés, l’antisémitisme des propos attribués à Jordan Bardella est un démenti cinglant de la stratégie de dédiabolisation du RN », a quant à lui réagi le président du Conseil représentatif des institutions juives de France, Yonathan Arfi.
Proche du RN, Albert Myara, président de la communauté juive du Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne), est, pour sa part, prêt à pardonner. « Notre honneur est de savoir nous construire sur le reniement et la réparation de nos erreurs », philosophe auprès du Monde celui qui œuvre activement en Ile-de-France au rapprochement de la communauté juive avec le parti d’extrême droite. « Quand bien même Jordan Bardella aurait tenu le type de propos insanes que lui prête Mediapart, il existe pour le judaïsme, et pas seulement, un principe fondamental qui s’appelle la “repentance” [techouva], qui offre à tout individu sur terre la possibilité de s’amender et de demander le pardon pour ses fautes passées, surtout quand celles-ci remontent à l’époque de sa jeunesse. »
Source : Le Monde – (Le 01 octobre 2026)
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