Rendu public ce jeudi 8 octobre 2026 sous la forme d’un résumé exécutif, le rapport de la commission indépendante d’enquête sur les incendies des postes électriques de Nouakchott révèle des manquements à plusieurs niveaux : attribution à une entreprise jugée non qualifiée, attestation contestée par la SNIM, câble non conforme au contrat et mise en service malgré des réserves.
Les documents officiels de la SOMELEC consultés permettent de retracer l’attribution du marché à CTM Bâtiment, au début de 2025.
Le rapport était attendu pour expliquer les incendies.
Il ouvre aussi un dossier sur la manière dont la SOMELEC prépare ses investissements, sélectionne ses prestataires et contrôle leurs travaux.
Ce jeudi 8 octobre, les conclusions de la commission indépendante présidée par l’ancien ministre Ousmane Kane ont été présentées au président de la république Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani.
Selon le compte rendu officiel, le rapport final avait été remis dès le mardi 6 octobre.
Le chef de l’État a demandé sa mise à disposition du public et l’application rigoureuse de ses recommandations, comprenant des mesures administratives et l’engagement des procédures judiciaires nécessaires.
Le résumé exécutif décrit une succession de défaillances.
Certaines concernent l’entreprise chargée des travaux.
D’autres touchent les organes d’évaluation des offres, la direction de la SOMELEC, l’ingénieur-conseil et le dispositif de supervision du ministère de l’Énergie et du Pétrole.
Une distinction doit toutefois guider la lecture, la commission relève des manquements, mais elle ne prétend pas avoir démontré que chacun d’eux a provoqué les incendies.
Elle n’a pas davantage établi, avec certitude, le mécanisme électrique initial.
Cette incertitude technique laisse entière une question administrative, comment un marché aussi sensible a-t-il pu être attribué à un soumissionnaire que l’enquête considère comme non qualifié ?
Un appel d’offres lancé en octobre 2024
Au centre du dossier figure le marché des trois nouvelles liaisons souterraines de 33 kilovolts entre des installations stratégiques de Nouakchott.
Le rapport en arrondit le montant à 124 millions de nouvelles ouguiyas.
Les avis officiels permettent d’identifier la procédure , le DAO n°11/CMI/2024, portant sur le renforcement, la réhabilitation et la sécurisation des réseaux de distribution HTA de Nouakchott.
L’appel d’offres annonçait une compétition internationale ouverte, un lot unique et un financement de l’État mauritanien.
Le projet comprenait la conception et la pose des câbles, les équipements associés, la fibre optique et l’intégration des liaisons au système de supervision électrique.
L’appel à concurrence a été publié le 13 octobre 2024 sur la plateforme des marchés publics et sur le site de la SOMELEC.
Les offres ont finalement été ouvertes le 6 décembre 2024.
Le procès-verbal de cette séance publique recense trois soumissionnaires : CTM Bâtiment SARL, avec une offre de 124 226 033 MRU TTC ; AICHFEET NB, avec 5 300 752 euros TTC ; et GENISERVICES, avec 172 232 616 MRU TTC. Tous proposent un délai de quatre mois.
Ces chiffres documentent la concurrence.
Ils ne suffisent pas, à eux seuls, à expliquer le choix final , le procès-verbal d’ouverture ne contient ni l’analyse technique des offres ni les vérifications de qualification.
CTM retenue en janvier 2025
La première décision d’attribution à CTM repose sur le PV n°01/CMI/2025 du 7 janvier 2025. L’avis provisoire, daté du lendemain, retient l’entreprise pour 124 226 033 MRU TTC, avec un délai d’exécution de quatre mois.
Le document est signé par Sidi Salem Mohamed El Abd, alors président de la Commission des marchés d’investissement du Groupe SOMELEC. Il prévoit un délai de cinq jours ouvrables, à compter de sa publication, pour les éventuels recours auprès de l’ARMP.
L’avis d’attribution définitive cite ensuite le PV n°04/CMI/2025 du 27 janvier 2025. Daté du 20 février 2025, il confirme le même titulaire, le même montant et le même délai. Il porte la signature du vice-président de la commission, Cheikh Tijani Balla Cherif.
La chronologie est donc établie : lancement en octobre 2024, ouverture des offres en décembre, attribution provisoire en janvier 2025, puis confirmation définitive.
La date de signature du contrat et celle de sa notification ne figurent pas dans ces avis.
Cette dernière information reste nécessaire pour calculer précisément les délais contractuels. Le rapport constate néanmoins un dépassement du délai et relève, parmi les manquements imputés à la direction actuelle de la SOMELEC, la non-application des pénalités de retard.
Des exigences techniques que l’attributaire devait démontrer
Le cahier des charges ne demandait pas seulement de livrer des câbles.
Il exigeait des références en travaux électriques et plusieurs expériences comparables réalisées au cours des cinq dernières années. Parmi elles : des réseaux comportant au moins dix kilomètres de câbles souterrains HTA, l’équipement de postes moyenne tension, la mise en service, le réglage des protections et l’intégration des équipements à un dispatching. Les références devaient être étayées par des attestations et des pièces contractuelles.
Ces conditions formaient un filtre essentiel pour un chantier touchant au fonctionnement du réseau électrique de la capitale.
Or le tableau des responsabilités du résumé exécutif reproche à la sous-commission d’analyse d’avoir proposé l’attribution du marché à CTM, jugée non qualifiée.
Il reproche également au président et aux membres de la Commission des marchés d’investissement d’avoir approuvé le rapport d’évaluation et la proposition d’attribution malgré cette non-qualification.
Le constat dépasse ainsi la seule responsabilité du prestataire. Il interroge les vérifications accomplies par ceux qui devaient s’assurer de ses capacités avant de lui confier les travaux.
Une attestation contestée par la SNIM
L’un des éléments les plus sensibles concerne une attestation de bonne exécution présentée dans l’offre de CTM.
Selon la commission, la SNIM, structure censée l’avoir émise, en a formellement contesté l’authenticité.
Le résumé exécutif relève l’utilisation d’un document non authentifié par cette structure.
La commission recommande de transmettre à l’ARMP le dossier d’attribution, afin qu’elle examine les conditions de qualification et les suites à donner.
Elle préconise aussi la transmission de l’attestation contestée, de la réponse de la SNIM et des pièces utiles aux autorités judiciaires compétentes.
Il s’agit de recommandations de saisine, et non d’une condamnation pénale.
Mais leur portée est considérable : une pièce destinée à établir l’expérience du candidat devient elle-même un objet d’investigation.
Pour comprendre ce qui s’est passé, il faudra notamment établir qui a produit le document, comment il a été vérifié et quelle place il a occupée dans l’évaluation.
Un câble non conforme et des réserves avant la mise en service
Les manquements relevés se poursuivent pendant l’exécution.
La commission mentionne un changement de fabricant et de spécifications, l’absence de justification des essais de type applicables au câble installé et la livraison d’un câble non conforme au contrat. Elle relève également le dépassement du délai et le non-renouvellement d’assurances de chantier expirées.
Du côté de la SOMELEC, le rapport pointe des validations insuffisantes pour garantir l’équivalence du câble proposé avec celui prévu au marché.
L’ingénieur-conseil IRAF fait lui aussi l’objet de constats critiques. Son marché, de 45 millions de MRU, couvrait le suivi de quatre marchés, dont celui des trois liaisons.
La commission relève notamment des insuffisances de présence et de reporting, un état des lieux insuffisamment documenté et un accord de mise sous tension malgré les réserves qu’il avait notifiées.
Ces éléments posent une question concrète : sur quelles preuves de conformité les décisions de mise en service se sont-elles appuyées ?
Le mécanisme initial reste incertain
Sur le plan technique, les conclusions appellent à la précision.
La commission retient un lien direct entre les incendies et les nouvelles liaisons mises en service. Elle situe les départs de feu au niveau des cellules de 33 kV auxquelles elles étaient raccordées.
Elle n’a cependant pas déterminé définitivement l’origine de l’amorçage électrique ni localisé avec certitude le défaut initial. Plusieurs composants — câble, extrémités, boîtes de jonction présentaient des anomalies susceptibles d’avoir contribué aux événements.
L’hypothèse privilégiée concerne un phénomène localisé affectant un accessoire ou un raccordement, avec échauffement puis amorçage.
Aucun élément examiné ne permet, selon le résumé, d’établir une action volontaire ou une mauvaise manœuvre à l’origine des incendies.
La propagation a pu être aggravée par une chaîne de protection insuffisamment validée, l’absence d’agents sur place pour une intervention immédiate, des dispositifs de détection et d’extinction insuffisants et des délais d’intervention importants.
Les décisions attendues après le rapport
La commission recommande de suspendre les paiements et les réceptions du marché des liaisons, puis d’engager, après mise en demeure et selon les procédures applicables, les démarches en vue de sa résiliation. Elle demande également de sécuriser l’achèvement des ouvrages et de renforcer les contrôles avant toute remise en service.
Son diagnostic touche à l’organisation générale de la SOMELEC : les investissements n’auraient pas été accompagnés d’un renforcement équivalent des compétences, des procédures et des capacités de pilotage.
Le gouvernement annonce désormais l’application des recommandations. Reste à documenter les mesures effectivement prises, les saisines réalisées et les responsabilités examinées.
La prochaine étape de transparence est identifiable rendre accessibles le rapport d’évaluation des offres, les procès-verbaux complets d’attribution, les pièces de qualification de CTM, les autorisations de changement de câble et les documents ayant permis la mise sous tension.
Les avis publics établissent quand CTM a été retenue et pour quel montant. Le rapport explique pourquoi cette attribution et son exécution sont aujourd’hui mises en cause. Les pièces encore manquantes doivent permettre de comprendre comment les contrôles ont été exercés et pourquoi ils n’ont pas empêché les manquements constatés.
Souleymane Hountou Djigo
Journaliste, blogueur
Suggestion Kassataya.com : Le-rapport-de-la-commission-denquete-sur-les-incendies
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