Mon doyen Ahmed Ould Sidi Baba, auquel me lie depuis des décennies une affection particulière, pose, à la suite du président de la République, une question essentielle : « Où allons-nous ? » Son expérience d’ancien ministre du président Moktar Ould Daddah donne un poids particulier à sa parole. C’est pourquoi sa réponse mérite une discussion franche. Peut-on considérer que l’œuvre des fondateurs a définitivement mis l’unité nationale à l’abri de toute menace intérieure ? Je ne le crois malheureusement pas.
Le congrès d’Aleg de 1958 fut un acte fondateur. Face aux revendications du Maroc, aux incertitudes territoriales et aux divergences entre forces politiques, réunir des dirigeants autour d’un projet d’État indépendant constituait une réalisation historique. Cette génération a fait prévaloir la possibilité d’une Mauritanie souveraine. Il serait injuste de l’oublier.
La diversité du pays n’était pas absente des préoccupations d’Aleg. Mais l’équilibre recherché était conçu surtout comme une question à régler entre dirigeants et courants politiques. L’urgence de faire exister l’État, de le faire reconnaître et d’organiser ses institutions a dominé. La participation de toutes les populations à sa définition demeurait largement ouverte. Les catégories sociales historiquement dominées, notamment les populations serviles et les plus pauvres, étaient absentes de ce conclave ; leur cause restait confondue avec celle des élites qui prétendaient les représenter.
Aleg a contribué à fonder l’État mauritanien ; il n’a pas achevé de fonder la nation mauritanienne. Cette distinction permet de reconnaître sa réussite sans ignorer ses limites. L’élite traditionnelle et moderne qui présida à la naissance de l’État répondait à une urgence réelle. Mais la construction institutionnelle a pris le pas sur une interrogation plus profonde : quelle place faire aux langues, aux histoires et aux conditions sociales des populations rassemblées dans cet État ? Peu associées à ces choix, celles-ci appartenaient à toutes les composantes du pays. Il s’agissait, pour l’essentiel, des milieux populaires, dont l’avenir se décidait sans véritable participation de leur part.
Cette conception élitaire a laissé son empreinte sur les discordes ultérieures. Les conflits linguistiques touchent à l’école, à l’administration, à la justice et aux chances offertes à chacun. Les contestations relatives aux fonctions publiques interrogent la manière dont l’État représente ses citoyens. L’esclavage, ses héritages et les discriminations liées aux catégories sociales et aux castes posent, eux aussi, la question de la place réelle de chacun dans la nation.
On ne saurait toutefois expliquer toute la trajectoire du pays par les seules limites de sa fondation. Des courants politiques aux conceptions différentes de l’identité et des fonctions de l’État ont lutté pour l’orienter et imposer leur définition de la nation. Le nationalisme identitaire a durablement structuré ce débat, même lorsqu’il semblait s’effacer. Peu à peu, une conception plus étroite de l’identité mauritanienne a trouvé des relais dans la classe politique et l’appareil d’État. Durant une partie du régime de Maaouya Ould Sid’Ahmed Taya, l’État, qui devait garantir l’égale appartenance de tous à la nation, a été associé à des pratiques d’exclusion visant certains de ses citoyens.
La crise du passif humanitaire en a révélé les conséquences les plus tragiques. Tueries, déportations, expropriations foncières et familles déchirées ne peuvent être réduites à de simples débordements troublant une harmonie nationale supposée intacte. Ces faits obligent à interroger les idées et les choix qui ont rendu possible l’emploi de la puissance publique contre une partie de la population. Leurs blessures pèsent encore sur la confiance entre citoyens et envers l’État.
L’exclusion ne se limite pourtant pas à cette période. Elle peut aujourd’hui prendre des formes moins visibles : obstacles à la reconnaissance de l’identité civile, difficultés d’accès aux droits, sous-représentation dans certaines fonctions publiques ou décisions administratives aux effets inégaux. Chaque pratique doit être établie avec rigueur. Mais on ne peut écarter l’expérience de ceux qui disent devoir sans cesse prouver leur appartenance au pays ou rencontrer des barrières administratives que d’autres ne connaissent pas.
Un écart apparaît ainsi entre l’idéal proclamé par Moktar Ould Daddah et certaines orientations prises après lui. Dans ses Mémoires, La Mauritanie contre vents et marées, le premier président reconnaît la composition plurielle du pays comme une réalité dont aucun dirigeant ne peut faire abstraction sans le mettre en péril. On peut discuter ses catégories et les limites de son action. Mais cette conviction mérite d’être rappelée à ceux qui voient aujourd’hui une menace dans le seul fait de nommer notre diversité.
L’action de Moktar Ould Daddah doit être appréciée à la lumière des contraintes de son époque : fragilité de l’État naissant, pressions extérieures et héritages intellectuels et administratifs de la colonisation. Ces contraintes éclairent les limites de son œuvre. Elles ne permettent ni de tenir pour résolues les questions auxquelles il s’est heurté, ni de lui attribuer les choix de ses successeurs.
C’est pourquoi je me sépare de mon doyen lorsqu’il affirme que les fondements posés à l’époque prémuniraient désormais l’unité nationale contre toute menace intérieure. Cette affirmation transforme une ambition fondatrice en résultat acquis. Que devient pourtant l’unité lorsque l’État cesse, dans ses actes, de traiter tous ses citoyens comme les membres égaux d’une même nation ?
Aucune composante du pays n’est à l’abri de la tentation identitaire. Il faut refuser d’enfermer les Mauritaniens dans des appartenances politiques fixes ou de répartir les institutions selon une logique communautaire. Mais cette exigence ne doit conduire ni à nier les discriminations ni à rendre suspectes les demandes touchant aux langues, à la mémoire, aux terres ou à l’égalité d’accès aux responsabilités. Nommer une injustice ne la crée pas ; la taire ne la fait pas disparaître. Le patriotisme commande de rendre possible sa réparation.
L’islam et le partage d’une même terre sont des liens profonds entre les Mauritaniens. Ils ne dispensent pas la République de garantir concrètement l’égalité devant l’école, l’administration, la justice et la propriété. C’est à ces réalités que l’action publique et le dialogue doivent se confronter.
Nous n’avons pas à choisir entre le respect dû à la génération de l’indépendance et l’examen critique de notre histoire. Le meilleur hommage à lui rendre est de poursuivre son ambition là où elle est restée inachevée, puis là où elle a été contrariée. Sa première tâche fut d’affirmer l’existence d’un État souverain. La nôtre est d’empêcher qu’un courant identitaire en confisque les institutions et de faire en sorte que chaque Mauritanien y trouve effectivement sa place.
Voilà la question que j’aimerais soumettre à mon doyen : où allons-nous si nous refusons d’examiner à la fois les limites de notre fondation, les dérives politiques qui ont suivi et les pratiques qui empêchent encore une partie de nos concitoyens de se sentir pleinement chez eux dans leur propre État ?
Gourmo Abdoul Lô
29 septembre 2026
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