Mauritanie – Le Vivre-ensemble

J’ai pris connaissance d’un message du Président Biram Dah Abeid, dans lequel il parle de la cérémonie de sortie d’une promotion de magistrats pour poser une question, formulant implicitement une désapprobation et une critique des politiques de l’État en matière d’emploi, d’administration et de nomination.

Dans son message, il a souligné d’autres occasions — outre la sortie de la promotion de magistrats — qui montrent une présence notable de l’une des composantes [nationales] face à une absence quasi totale des autres. J’ai suivi avec intérêt les réactions, interactions et débats soulevés par ce message. Je souhaite partager avec les amis et abonnés de cette page mon avis sur le sujet, dans le cadre d’un débat interactif et responsable, empreint de calme et de respect, loin de toute invective ou atteinte à la dignité des personnes.

Au préalable, je note que la plupart des commentaires que j’ai lus vont dans le sens suivant : « Oui, il s’agit d’un concours qui remplit les conditions administratives et légales, ouvert à tous les citoyens. Ces derniers ont le droit de se porter candidats et de réussir conformément aux textes en vigueur. Rien dans la loi ne les en empêche. » Mon commentaire sur ce point de vue se résume en une phrase : Vous avez raison, c’est cela la Loi ; mais « Le Droit (la Charia) autorise parfois ce que la « nuque » redoute » (يَعطي الشّرع ألِّ اتهاب الرّگْبَه). C’est un proverbe Hassani plein de sagesse et de raison. La nature du problème posé La question soulevée dans le message du Président Biram ne découle pas [nécessairement] de racisme, de discrimination ou d’exclusion ; elle est plutôt le produit du système de l’« État unitaire centralisé de type jacobin » sur lequel l’État mauritanien s’est fondé de l’indépendance à nos jours.

Il s’agit d’un système de gouvernance français par excellence, hérité de la colonisation. Il possède plusieurs caractéristiques, dont les plus importantes sont : la centralisation du pouvoir, le principe de la République une et indivisible, et le concept de « citoyenneté collective » fondé sur l’idée du « citoyen abstrait », où l’État ne reconnaît que les individus et non les groupes. Il adopte le principe d’égalité devant la loi, sans distinction d’origine, de race ou de culture, afin de préserver l’unité et l’harmonie. Dans un tel système, il existe une tension structurelle permanente entre « l’unité » et le « pluralisme », et entre « l’État » et les « groupes ». Même la France, pourtant mère du jacobinisme, n’y a pas échappé ; elle fait face aujourd’hui à de nombreux problèmes liés aux identités subsidiaires, aux cultures et aux religions. Cela se manifeste par le débat intense qui y a cours autour de l’identité, de la citoyenneté, de la laïcité, des statistiques ethniques, de la discrimination positive, etc. La Mauritanie n’est pas à l’abri de ce même débat. Certes, elle a franchi des étapes importantes vers la reconnaissance du pluralisme et de la diversité à travers la reconnaissance constitutionnelle de quatre langues : une langue officielle (l’arabe) et des langues nationales (pulaar, soninké, wolof).

Cette reconnaissance est un facteur de stabilité important, mais elle ne met pas fin au débat car, d’un point de vue institutionnel, elle ne reconnaît pas les groupes (4) locuteurs de ces langues comme des « acteurs politiques ». Elle ne les reconnaît pas comme des entités juridiques possédant des droits politiques collectifs spécifiques ou des rôles institutionnels organisés. Par conséquent, cela n’implique ni droits politiques collectifs ni mécanismes de représentation institutionnelle. C’est ici qu’émerge la véritable problématique à laquelle notre pays, comme d’autres pays similaires, est confronté : la contradiction entre l’existence de groupes ayant des « identités » et des revendications, et une Constitution qui ne reconnaît que des individus. Ni Blanc, ni Noir, ni métis, ni Jaune ; ni discrimination, ni quotas. C’est là le cœur du problème soulevé par le Président Biram Dah Abeid.

Le succès d’une promotion de magistrats arabes ne constitue pas une violation de la loi, ni une discrimination contre certains groupes au profit d’autres, mais cela reste — néanmoins — regrettable et sujet à critique du point de vue de la bonne gestion de la différence et de la diffusion d’une culture de partage et d’équité. Retour au proverbe Hassani : Le Droit donne ce que la « nuque » redoute. Il est évident que la loi n’est pas toujours synonyme de justice ; elle peut parfois être un instrument d’hégémonie et de domination. C’est pourquoi les sociétés ont toujours besoin de développer des mécanismes systémiques, politiques et éthiques pour limiter ou atténuer les effets parfois choquants de la loi. Sur cette base, il convient de faire évoluer le « système étatique jacobin » en y introduisant des doses de souplesse et d’ouverture envers les groupes, sur la base de la « représentation et non des quotas ».

En effet, l’ancrage de l’État et le renforcement de la cohésion nationale exigent une administration publique qui reflète la diversité sociale, culturelle et régionale du pays. Tout déficit de représentation de certaines composantes sociétales au sein de l’appareil d’État peut nourrir des sentiments d’exclusion, saper la légitimité des institutions publiques et constituer un facteur de tension sociale et politique. Dès lors, apparaît la nécessité d’adopter une politique publique visant à garantir une participation plus équitable et efficace des composantes sociétales dans la gestion de la chose publique, tout en respectant les principes de compétence, d’efficacité administrative et d’unité nationale. Dans ce cadre, il incombe à l’élite mauritanienne d’inventer des voies et des formules permettant de rendre justice aux groupes non arabes et de protéger leurs intérêts en matière de participation et de représentation, tout en préservant le caractère de l’État de « citoyenneté collective ». Cela nécessite une révision des mécanismes de représentation aux postes supérieurs, de sorte que les nominations soient tenues de refléter la diversité sociétale globale. Par exemple, si la compétence est le premier critère de nomination, la prise en compte de l’équilibre ou de la diversité sociétale devrait en être le second.

L’État mauritanien, sous la direction de Son Excellence le Président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, a fait preuve d’une conscience, d’une souplesse et d’une maturité notables concernant la représentation et la participation de toutes les composantes de la société à la chose publique. À titre d’exemple, il a renforcé la décentralisation et élargi la « proportionnelle » dans les conseils municipaux, régionaux et au Parlement. Il a ouvert des « écoles d’excellence » pour accueillir un plus grand nombre d’enfants issus des couches défavorisées. Il a redonné vie à l’École Républicaine (ou tente de le faire). Il a adopté la Loi d’orientation du système éducatif qui prévoit l’enseignement de chaque enfant mauritanien dans sa langue maternelle. En cohérence avec ces efforts et dans leur prolongement direct, nous pouvons réfléchir aujourd’hui à :

* Adopter la diversité sociale comme l’un des critères de nomination, juste après la compétence et l’expérience. * Actualiser les textes régissant l’emploi, la nomination et l’avancement dans la fonction publique afin de les améliorer.

* Mettre en œuvre des programmes préparatoires aux concours ciblant les jeunes de toutes les composantes, dans le cadre d’un effort national de renforcement des capacités et de formation. * Décentraliser l’organisation des concours de recrutement et élargir le champ de diffusion et d’information sur les opportunités d’accès à la fonction publique.

* Créer une instance indépendante pour surveiller la diversité et l’intégration sociale au sein de l’administration publique, et préparer un rapport périodique transparent sur la situation générale.

Conclusion

Dans une patrie où coexistent de multiples cultures et identités, aucun État ni gouvernement ne peut garantir une véritable unité si le peuple n’est pas engagé à vivre ensemble. L’unité nationale ne s’impose ni par une loi ni par un décret, mais se construit par la volonté commune et l’engagement collectif envers le vivre-ensemble. Le vivre-ensemble n’est pas une option secondaire, c’est une nécessité existentielle. Ce n’est pas tant une question d’institutions qu’une question de conscience et de culture fondée sur les valeurs de partage, d’équité, de retenue et de responsabilité collective ; une culture qui ne peut être imposée : soit on la possède, soit on ne l’a pas… Qu’Allah nous accorde à tous la réussite pour le bien du pays et des citoyens.

 

 

Mohamed Vall Bellal 

 

 

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