Mauritanie – Le troisième mandat, la plus sérieuse de nos plaisanteries

Dans nos salons, tout commence souvent ainsi. Le thé monte doucement. Les téléphones sont posés sur la natte. On parle de la chaleur, du prix du ciment, d’un cousin nommé quelque part, d’un autre que l’administration promet depuis longtemps de regarder. Puis, entre deux gorgées, quelqu’un laisse tomber la phrase avec l’air innocent des grandes manœuvres. « Moi, je pense qu’il doit continuer. Le pays a besoin de stabilité. On ne change pas un chef qui commande. »

Dans l’assemblée, un légaliste imprudent se redresse. Il rappelle que la Constitution ne permet pas un troisième mandat. Il parle de limite, de verrou, de serment. Il croit l’affaire close parce que le texte est clair. Un ancien sourit, avec cette patience de ceux qui ont vu passer des régimes, des promesses et quelques juristes. « Oui, mon cher, mais ça, c’est le papier. » Voilà le nœud.

En quelques mots, notre rapport à l’État apparaît tout entier. Le papier est respecté, on ne l’insulte pas, on le salue même de loin. Mais on lui demande surtout de ne pas trop contrarier la circulation des réalités. Sur le plan juridique, la cause est entendue. La Constitution mauritanienne ferme la porte, deux mandats et pas un de plus, avec une clause protégée par le texte lui-même et par le serment présidentiel. Un juriste sérieux règle l’affaire en moins de temps qu’il n’en faut pour servir le deuxième verre. Et pourtant, le pays en parle, les déclarations solennelles fleurissent de l’Assaba au Trarza, en passant par le Gorgol, et le dialogue national que le pouvoir voulait ouvrir s’alourdit depuis des mois sous cette même polémique.

Des élus multiplient les appels. Des notables signent. Des cadres se découvrent une passion soudaine pour la continuité. C’est notre talent particulier. Nous savons fabriquer un grand débat autour d’une porte fermée. Mais avouons-le. Ceux qui parlent le plus fort y croient-ils vraiment ?

Beaucoup savent que la porte est verrouillée. Beaucoup ne cherchent même pas à la forcer. Ils cherchent surtout à se faire photographier devant, bien alignés, au cas où quelqu’un, plus haut, déciderait un jour de chercher la clé. Le troisième mandat n’est pas une conviction. C’est un badge de fidélité qu’on accroche à son boubou avant même qu’on ne vous le demande. Une manière de dire au pouvoir, avant qu’il n’ait rien demandé, je suis là, je t’ai compris, je t’ai devancé.

Les marches de soutien, les motions de confiance et les appels pressants de quelques fidélités zélées ne changent pas le lieu réel de la décision. Tout le monde le sait, mais le jeu exige qu’on joue. Ce bruit sert à envoyer un signal, à occuper le décor, à prendre date dans l’attente d’un arbitrage qui, s’il devait un jour exister, ne naîtrait pas sur une place publique. Le spectacle est bruyant. La décision est muette.

Au fond, nous entretenons une relation étrange avec la règle. Nous la respectons, nous la citons volontiers dans les grands discours, mais dans la vie réelle nous gardons ce vieux réflexe de penser que le pouvoir ne s’embarrasse pas de textes impersonnels. Ce réflexe n’appartient à aucun groupe en particulier, il traverse toute une histoire politique où l’autorité s’est longtemps incarnée dans un homme, une proximité, une parole donnée, avant de s’incarner dans une règle écrite. Il a parfois eu sa noblesse, il a évité des ruptures, il a permis de négocier là où d’autres auraient cassé. Mais quand il entre dans la République sans être transformé, il devient dangereux, car la République ne peut pas fonctionner comme une cour où chacun cherche la bonne oreille, le bon signal, le bon silence. Chez nous, on ne conteste pas la règle. On l’invite seulement à prendre le thé jusqu’à ce qu’elle se fatigue. C’est drôle, oui. Mais seulement au début.

Derrière la plaisanterie se cache une crise plus sérieuse. Nous avons imprimé des textes, créé des institutions, formé des juristes, organisé des élections. Nous n’avons pas encore fait entrer la Constitution dans les habitudes profondes de la société, elle existe comme norme et peine encore à devenir réflexe. La règle publique protège tout le monde précisément parce qu’elle n’appartient à personne, et cette idée simple reste, chez nous, la plus difficile à faire tenir debout. Ce débat devient alors révélateur. Il ne parle pas seulement d’un président, d’une majorité ou d’une opposition, il parle de nous, de notre manière de confondre stabilité et prolongation, de notre goût du signal plus que de l’institution, de cette vieille tentation de croire qu’un chef fort rassure mieux qu’une règle forte.

Pendant ce temps, le pays perd du temps. L’école publique attend, l’emploi des jeunes glisse au second plan, la vie chère serre les ménages, et la cohésion nationale patiente dans un couloir qu’on ne rouvre jamais vraiment. Nous commentons les gestes, les silences, les ballons d’essai, comme si l’avenir du pays dépendait d’un murmure entendu dans un salon. Or l’avenir ne se construit pas dans l’art de deviner le chef, il se construit dans la capacité de rendre la règle plus forte que les calculs.

La majorité devrait sortir de cette ambiguïté inutile, elle n’a rien à gagner à laisser croire que la fidélité consiste à préparer l’impossible. L’opposition devrait éviter de réduire toute sa stratégie à une hypothèse juridiquement close. Le pays, lui, devrait poser une question plus haute.

Que voulons-nous bâtir ensemble, une fois que les hommes auront quitté la scène ?

Car une République ne devient pas adulte quand les courtisans comprennent enfin que la fidélité à un homme ne doit jamais devenir une stratégie contre l’État. Elle devient adulte, enfin, quand le citoyen cesse de demander qui commande et commence à demander ce qui nous oblige tous. Le reste n’est que du thé. Parfois doux, parfois amer. Mais du thé, tout de même.

 

 

Mansour LY

Le 21/08/2026

 

 

Les opinions exprimées dans cette rubrique n’engagent que leurs auteurs. Elles ne reflètent en aucune manière la position de www.kassataya.com

 

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com

Quitter la version mobile