Mauritanie – La justice condamne l’intention et récompense le crime

Mesdames, Messieurs,

Chers compatriotes,

Je me tiens devant vous aujourd’hui non pas pour parler du passé. Je me tiens devant vous pour parler de justice. Ou plutôt, de son absence. Dans ce pays, il existe deux manières de juger un coup d’État. Deux balances. Deux poids. Deux mesures.

Première mesure : 1987

Je vous parle d’un coup d’État qui n’a jamais eu lieu.  Je répète : qui n’a jamais eu lieu.  Aucun coup de feu n’a été tiré. Aucun citoyen n’a été blessé. Aucun Mauritanien n’a perdu la vie.  C’était un projet. Une intention. La sentence, elle, fut bien réelle.

Le 6 décembre 1987, à Jreida, trois officiers de notre armée Ba Seydi, Sarr Amadou, Sy Saïdou sont tombés sous les balles d’un peloton d’exécution. D’autres sont allés mourir à petit feu dans les geôles de Oualata.  Leur crime ? Avoir pensé. Avoir envisagé. Avoir osé.

Deuxième mesure : 2003

Juin 2003, Nouakchott se réveille sous les chenilles des chars.  Pendant deux jours, la capitale de tous les Mauritaniens a été un champ de bataille. Armes lourdes. Aviation. Combats de rue.  Le bilan est inscrit dans le sang : plus de dix morts. Des dizaines de blessés.  Parmi les morts, un symbole : le Colonel Mohamed Lemine Ould N’Diayane, Chef d’État-major de notre Armée Nationale, tué au combat.

Et les auteurs ?

Quelques années de prison. Puis la liberté. Puis les honneurs.  Aujourd’hui, certains de ceux qui ont fait couler le sang de nos soldats siègent comme députés de la Nation. Ils votent nos lois. Ils parlent au nom du peuple. Alors je pose la question, ici, devant vous, devant l’Histoire :

Depuis quand, en Mauritanie, imaginer un coup d’État vaut-il la mort…  …mais exécuter un coup d’État sanglant vaut-il un siège à l’Assemblée nationale ?

Même pays. Même Code pénal. Même article : atteinte à la sûreté de l’État.  Mais deux verdicts. Deux destins. Ce n’est plus de la justice, mes chers compatriotes.

C’est un message. Un message envoyé à toute une communauté. Un message envoyé à toute une Nation.  Et ce message, nous l’avons reçu. Cinq sur cinq. La justice qui condamne l’intention et récompense le crime n’est pas aveugle. Elle choisit qui elle voit. Elle choisit qui elle frappe.

Tant que cette balance restera faussée, il n’y aura ni paix, ni réconciliation, ni État de droit dans ce pays. Car on ne construit pas une Nation sur des tombes sans procès et sur des crimes sans châtiment.

Je vous remercie.

 

 

Mohamed Kane

Mohamed Kane

 

 

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