Mauritanie – HARRATINES : LE MENSONGE QUI NE TIENT PLUS

Il existe en Mauritanie une hypocrisie nationale que beaucoup s’efforcent encore de protéger comme un trésor de famille. Une hypocrisie devenue si grossière qu’elle finit par ressembler à une mauvaise plaisanterie : prétendre que la question harratine n’existe pas.

Depuis des décennies, les mêmes gardiens du temple répètent le même refrain. Pour eux, les Harratines seraient simplement des Beidanes pauvres. Rien de plus. Rien de moins. Circulez, il n’y a rien à voir. Quelle admirable démonstration de mauvaise foi ! Lorsqu’il s’agit des Pulaar, des Soninkés ou des Wolofs, on parle volontiers d’identité, de culture, de mémoire collective et de représentation politique. Mais lorsqu’il s’agit des Harratines, tout disparaît miraculeusement derrière une prétendue « question sociale ».

Ainsi, des siècles d’histoire, de domination, de hiérarchies héritées et de rapports de dépendance devraient être réduits à un simple problème économique. Voilà la fable officielle. Le plus remarquable est que ceux qui défendent cette théorie ne sont jamais ceux qui en subissent les conséquences. Car derrière ce discours se cache une vérité beaucoup moins avouable : certains refusent de voir émerger un Harratine libre. Un Harratine instruit inquiète. Un Harratine indépendant dérange. Un Harratine conscient de sa condition historique devient un problème politique.

Pendant longtemps, le système a fonctionné parce qu’il reposait sur une dépendance soigneusement entretenue. Tant que le Harratine demeurait attaché à une tribu, il restait sous contrôle. Tant qu’il était défini par son allégeance à un groupe dominant, il ne pouvait prétendre à une existence politique autonome. La dépendance était présentée comme une fraternité. La subordination était rebaptisée cohésion sociale. La domination était maquillée en tradition. Et chacun était prié d’applaudir.

Aujourd’hui, cette mise en scène commence à se fissurer. À Nouakchott, dans les centres urbains, dans les universités, dans l’administration et même au sein de la diaspora, une nouvelle génération harratine émerge. Une génération qui n’accepte plus d’être réduite au rôle que d’autres ont écrit pour elle. C’est précisément ce qui provoque tant de nervosité. Car la question harratine devient dangereuse dès lors qu’elle cesse d’être une question de charité pour devenir une question de pouvoir. On accepte volontiers de distribuer quelques postes. On tolère quelques promotions symboliques. On exhibe quelques visages harratines dans les institutions pour décorer la vitrine nationale.

Mais dès qu’il est question d’autonomie politique, de représentation réelle ou de reconnaissance d’une spécificité historique, les masques tombent. Les mêmes qui célèbrent la diversité deviennent soudain les défenseurs acharnés de l’uniformité. Les mêmes qui dénoncent l’exclusion ailleurs la justifient chez eux. Les mêmes qui réclament la reconnaissance de leur propre identité refusent celle des autres. Le paradoxe est grotesque. Plus grotesque encore est cette obsession à vouloir enfermer les Mauritaniens dans des cases linguistiques. Pulaar, Soninké, Wolof, Bidane. Comme si la complexité du pays pouvait être résumée par un classement ethnique rudimentaire. Les Harratines n’entrent pas confortablement dans cette architecture idéologique. Voilà le véritable problème. Leur existence dérange les récits simplistes. Leur histoire expose les contradictions du système. Leur émancipation menace des privilèges anciens. C’est pourquoi tant d’efforts sont déployés pour nier leur spécificité.

Mais l’histoire est cruelle avec ceux qui confondent le déni et la réalité. Les Beidanes qui refusent aujourd’hui de reconnaître cette évolution ne pourront pas l’arrêter. Ils pourront ralentir le débat, le caricaturer, l’insulter ou tenter de le criminaliser. Ils ne pourront pas l’effacer. Car la prise de conscience est déjà en marche. Et lorsqu’une conscience collective s’éveille, aucune propagande, aucune intimidation et aucun slogan nationaliste ne suffisent à la faire rentrer dans sa cage. La véritable question n’est plus de savoir si le sujet harratine doit être débattu. La véritable question est de savoir pourquoi certains responsables politiques harratines continuent encore à contourner ce débat. Le silence n’est pas une stratégie. Le silence est un choix. Et dans les moments décisifs de l’histoire, ceux qui refusent de choisir finissent toujours par être choisis par les événements. Le temps des ambiguïtés touche à sa fin. Chaque leader harratine devra tôt ou tard répondre à une question simple : Êtes-vous les représentants d’un peuple en quête de dignité ou les gestionnaires dociles d’un système qui refuse encore de le reconnaître ?… L’avenir jugera.

 

 

SY Mamadou

 

 

 

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