Trait pour Trait – « Je suis un transhumant ». Il faut être un transhumant d’un type particulier pour oser le clamer. Ibra Touré l’est, le réclame. D’est en ouest, du nord au sud, l’actuel directeur du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) s’est déplacé, suivant les pistes d’une passion pour le pastoralisme.
Ce n’était pas que des photographies aériennes étalées sur le capot d’une Land Rover. Ce n’était pas que des arbres marqués à la peinture sur un support. Cela, qu’un Gérard De Wispelaere montra à Ibra Touré quelque part près de Kaédi, était une graine d’enthousiasme semée dans le cœur d’un jeune qui, non loin de sa ville natale, menait ses travaux de maîtrise en géographie. Un nuage plein d’eau de passion suivit Monsieur Touré, arrosant la graine. Sa quête de géographie le mena en France : de la graine de la maîtrise naquit l’arbre du doctorat (thèse terminée en 1994) et, aujourd’hui, les fruits profitent au monde de la recherche à travers le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), dont il assure la direction régionale
Espaces, pistes, géographie : Ibra n’est pas tombé dans ces réalités par hasard. Chez les Touré, on a toujours été traceurs de pistes. Comme son grand-père et son père, le scientifique a nourri ses cartes sentimentales de pérégrinations derrière chèvres et moutons. Tout cela a déteint sur l’orientation professionnelle de M. Touré. Tout cela a aussi façonné sa manière d’articuler la science aux réalités sociales des espaces où il doit en appliquer les résultats. « Il a toujours su bâtir des ponts entre les échelles locales et internationales, entre la recherche et la décision publique. Une conséquence très palpable de ce lien entre les échelles est la concrétisation du Projet régional d’appui au pastoralisme au Sénégal (Praps 1), financé par la Banque mondiale », et « qui s’est nourri de ses réflexions et de son travail sur la compréhension des systèmes pastoraux ». C’est le directeur du Centre national de recherches forestières de l’Isra, Tamsir Mbaye, qui parle ainsi de ce scientifique – qu’il dit rigoureux, visionnaire et innovant. C’est aussi un esprit pédagogue. « On ne peut pas faire de la recherche sans déve- loppement et du développement sans recherche. Les deux sont liés » : c’est le géographe de formation, géomaticien, pastoraliste, Ibra Touré himself, qui parle.
Il renchérit : dans son esprit, tout ce qui concerne la recherche doit être « utilisable, utilisé et utile ». Dans son esprit, la dialectique recherche-développement doit être permanente. Dialectique, comme si l’on parlait d’un enseignant ? Oui : Monsieur Touré a toujours rêvé d’enseignement. Et il a enseigné. À l’Université de Nice-So phia-Antipolis, on l’a connu comme enseignant-chercheur. Cela traduit une sorte d’abnégation et de confiance en sa bonne étoile. « Aller faire mes études et revenir en Mauritanie enseigner dans les laboratoires géomatiques : c’était ça, mon rêve ». C’était ça, son rêve… Aussi y a-t-il beau-coup d’un de ses oncles dans ce rêve : cet oncle là, géologue de formation, qui l’initia très tôt aux choses de son domaine et lui tendit la main pour lui faire franchir la porte du royaume des cartes.
Équilibre, modestie et élégance intellectuelle
Recruté en 1996 au Cirad, Ibra Touré représente l’organisme en terre sénégalaise à partir d’un bureau niché au cœur du Dakar Plateau. Mais ses lunettes n’ont pas que Dakar à surveiller, puisque la capitale sénégalaise héberge la direction régionale Afrique de l’Ouest – Zone sèche du centre, qu’il a intégré en qualité d’ingénieur d’application en géomatique, cartographie et infographie. Au sein du Cirad, ses missions le mèneront au Burkina, au Zimbabwe, et sa compréhension des enjeux couronnera ses missions de succès. En effet, « sa capacité à rendre intelligibles des phénomènes com- plexes et à les traduire en actions concrètes fait de lui un chercheur d’interface entre science et société », dira Tamsir Mbaye. M. Touré, revenant sur ses déplacements, se dit lui-même transhumant. Et quel transhumant ! Il a, dans ses bagages, les trésors du Pulaagu, qu’il partage avec les âmes qu’il rencontre dans ses voyages professionnels. Résultat : des liens familiaux naissent, Ibra Touré a des homonymes et on l’appelle souvent pour diverses raisons. « Interface entre science et société », M. Touré est lui-même une aire géographique où soufflent harmonieusement différents airs culturels. Ce Mauritanien qui a une partie de la famille au Sénégal est marié à une Corse ! Tamsir Mbaye ne se trompe donc pas lorsqu’il le décrit comme « un homme d’équilibre, à la fois modeste et d’une grande élégance intellectuelle ». Cette élégance intellectuelle, jumelée à celle de la tenue, est portée par une voix imposante. Pas rauque, mais quand même ! Il parle et sourit, son attitude ne dégageant rien qui rappelle une éventuelle déchirure intime… Et pourtant, il a connu les événements de 1989. Famille expulsée, bourse d’études coupée : « une période difficile ». Il en parle, sourit, passe… Le souvenir s’efface dans l’écho de sa voix qui remplit son bureau. Un porte-manteau y est placé, décoré de nombreux badges remis aux panélistes et invités de colloques. Signe que Monsieur est très sollicité dans son milieu.
« La recherche se fait à l’interface d’échanges »
Ces badges sont ceux d’un scientifique qui a son mot à dire lorsqu’il s’agit de débattre de recherche-action sur les systèmes d’élevage pastoraux. Ceux d’un sachant dont les travaux ont montré que, dans certaines zones, la paix et la stabilité dépendent fortement du pastoralisme. Ceux d’un homme engagé dont les travaux ont fait bouger les lignes et intéressé des bailleurs. Ceux d’un citoyen de plusieurs pays qui a su se montrer utile dans chacun de ses pays d’adoption. Et c’est ainsi que fonctionne le Cirad : ses agents tournent et font tourner la science. Pour Ibra Touré, on parle de Dakar, de Ouagadougou (avec le Comité permanent inter-États de lutte contre la sécheresse dans le Sahel), de Montpellier.
Depuis 2022, de retour à Dakar, il occupe le poste de directeur régional du Cirad, où il s’occupe, entre autres, de la gestion de la recherche et du suivi de l’opérationnalisation de la stratégie. Il est dans son second et dernier mandat. Et il pourrait rejoindre une autre direction, retourner à Montpellier, aller enseigner à l’université. Qui sait !
Pour l’heure, il est occupé par les projets de son centre, tout en participant au débat politique, notamment avec l’accompagnement des politiques de l’État du Sénégal sur les questions de sécurité alimentaire et d’agroécologie. Transhumant dans l’âme, le directeur régional du Cirad attache beaucoup d’importance à la notion de mobilité. Sans elle, dit-il, il est illusoire de parler de souveraineté intellectuelle, autre notion à laquelle il tient énormément. Parce que « la recherche se fait à l’interface d’échanges, d’accords avec d’autres institutions ». Aller ici et là, rencontrer untel et untel, dans une perspective d’échanges, suppose de rencontrer des sensibilités et des personnalités de tempéraments différents. Cela suppose, ainsi, une intelligence émotionnelle permettant d’éviter les chocs. Touré l’a ? «Touré l’a », selon Tamsir Mbaye. « Je me souviens d’une mission dans le Ferlo, dans le cadre du Ppzs (Pastoralisme et zones sèches en Afrique de l’Ouest), où un débat particulièrement tendu opposait des acteurs locaux et des techniciens sur la gestion des parcours. Par sa sérénité et son intelligence sociale, Ibra Touré avait su ramener le dialogue à l’essentiel : le bien commun. Ce jour-là, il a montré combien la recherche peut jouer un rôle de médiation et combien un chercheur peut être aussi un artisan de la paix ».
Moussa SECK
Source : Le Soleil (Sénégal) Edition papier – Le 21 novembre 2025
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