Abdel Khadir Guissé est polytechnicien et essayiste. Natif de Kaédi, dans le Gorgol, et de nationalité mauritanienne, il est diplômé de l’École Supérieure Polytechnique de Dakar, de l’IUP de Paris-Sud et de Birmingham City University. Consultant senior en systèmes d’information auprès de grands groupes comme EDF, Veolia, Stellantis et Apave, il est l’auteur de Résider au confluent du spirituel et du temporel (Al-Bouraq, 2024). Il a récemment complété une spécialisation en IA appliquée à l’industrie aux Mines de Paris.
NUMÉRIQUE ET ÉDUCATION – DÉBLOQUER LES PERFORMANCES
LE RÉNOVATEUR : Ne devrions-nous pas considérer le numérique comme le levier fondamental pour débloquer un système éducatif mauritanien sous pression, à condition d’en structurer le déploiement ?
Abdel Khadir GUISSE : Face aux lourdes contraintes du terrain, qu’il s’agisse de la saturation des classes urbaines à Nouakchott, avec 40 à 60 élèves, de l’isolement géographique des zones rurales du Hodh Ech Chargui, du Guidimakha ou du Gorgol, ou encore des pertes de temps administratives, la technologie offre une réponse directe et sécurisée.
En premier lieu, la numérisation permet la sécurisation et la fluidification des examens nationaux tels que le baccalauréat et le BEPC grâce à l’anonymisation automatisée des copies, à la centralisation des corrections et à la gestion informatisée des notes, garantissant ainsi une transparence totale et des délais réduits.
Parallèlement, l’instauration d’un Système d’Information et de Gestion de l’Éducation (SIGE) assure le suivi individualisé des parcours scolaires et la détection précoce de l’absentéisme lié aux réalités socio-économiques.
Enfin, le numérique abolit les distances en connectant les établissements afin de mutualiser les contenus pédagogiques et de partager les cours des enseignants les plus expérimentés avec les zones les plus reculées.
LE RÉNOVATEUR : Comment garantir une véritable équité territoriale dans un pays aussi vaste sans ancrer la stratégie numérique dans les réalités concrètes du terrain ?
Abdel Khadir GUISSE : Je pense que l’accès universel au savoir repose d’abord sur une approche Offline-First, grâce au déploiement de micro-serveurs locaux et de bibliothèques numériques autonomes dans les écoles rurales, permettant de consulter des manuels et des vidéos de cours sans aucune connexion Internet.
Il s’agit également de soulager les finances des familles modestes en mettant gratuitement à disposition les manuels numériques de l’IPN, enrichis et traduits en arabe, français, pulaar, soninké et wolof.
Enfin, la stratégie doit tirer parti de la forte pénétration de la téléphonie mobile en diffusant des applications d’auto-apprentissage extrêmement légères, parfaitement adaptées aux smartphones de base des élèves.
LE RÉNOVATEUR : Le numérique ne doit-il pas devenir un véritable compagnon professionnel pour l’enseignant, plutôt qu’un équipement passif ou intimidant ?
Abdel Khadir GUISSE : Pour réduire la charge mentale du corps professoral, il convient de créer une plateforme nationale centralisant des banques de ressources pédagogiques conformes aux programmes mauritaniens, incluant des fiches de cours et des guides méthodologiques précieux pour les enseignants isolés ou débutants. L’automatisation des tâches répétitives, telles que la conception d’exercices, le calcul des moyennes ou la gestion des absences, vient libérer un temps précieux que l’enseignant peut réinvestir dans l’accompagnement humain et la remédiation.
En outre, la mise en place de modules de formation continue à distance via l’ENI et l’ENS permet aux enseignants d’actualiser leurs pratiques didactiques tout au long de l’année, sans quitter leurs classes.
LE RÉNOVATEUR : Ne risquons-nous pas de renforcer une école à deux vitesses si nous ne priorisons pas l’équité et la souveraineté numérique ?
Abdel Khadir GUISSE : Pour éviter de privilégier les zones urbaines déjà connectées, la Mauritanie doit inverser sa logique d’équipement en déployant en priorité des kits numériques solaires autonomes, avec panneaux, projecteurs LED et tablettes durcies, dans les régions vulnérables comme le Gorgol, le Brakna, le Tagant, les Hodhs et le Guidimakha, etc.
Cette démarche s’appuie sur le choix de technologies dites low-tech, peu gourmandes en énergie et capables de fonctionner sur des intranets locaux sans abonnements coûteux.
Enfin, la puissance publique doit négocier des partenariats de tarification sociale (Zero-Rating) avec les opérateurs de télécommunications pour offrir un accès gratuit aux plateformes éducatives nationales sans impacter le budget data des familles.
LE RÉNOVATEUR : Est-il possible de préparer la jeunesse mauritanienne au XXIe siècle sans rompre définitivement avec le modèle académique figé hérité des années 1970 ?
Abdel Khadir GUISSE : Il me semble que le basculement vers la pensée critique nécessite de libérer les élèves du stockage de la mémoire brute en transférant cette fonction d’archivage aux outils numériques, afin d’orienter l’évaluation vers la recherche d’informations, le discernement et la contextualisation.
Les technologies permettent de transformer l’apprenant en acteur direct grâce aux simulations 3D et aux laboratoires virtuels qui rendent la démarche scientifique vivante et expérimentale.
Cette mutation passe par la pédagogie du projet, où les élèves créent des contenus multilingues et des cartes mentales, développant ainsi leur créativité et leur esprit d’initiative.
IA ET BACCALAURÉAT – VERS LA LIBÉRATION DES CERVEAUX
LE RÉNOVATEUR : L’intelligence artificielle ne peut-elle pas constituer l’assistant stratégique ultime pour résorber nos faiblesses éducatives historiques ?
Abdel Khadir GUISSE : Il me semble également qu’il est possible de former des élèves et des étudiants « mukallaf » dans un environnement fondé sur la confiance mutuelle, en changeant de mentalité face à un outil de travail tel que l’IA.
Cette clarification me paraît essentielle avant de répondre aux différentes questions. Il s’agit d’abord de repenser notre rapport à l’outil : l’IA ne doit pas être perçue uniquement comme un moyen de contourner l’effort intellectuel, mais comme un outil de travail pouvant accompagner l’apprentissage, stimuler la réflexion et développer l’autonomie, à condition qu’il soit utilisé avec discernement et responsabilité. L’IA dépasse largement le cadre de la génération de texte pour offrir des solutions d’apprentissage adaptatif (Adaptive Learning) capables de gérer les effectifs pléthoriques en personnalisant le parcours de chaque élève selon son niveau réel.
Dans les zones rurales souffrant du déficit d’enseignants spécialisés, des tuteurs intelligents utilisables hors ligne apportent un soutien pédagogique continu.
Sur le plan linguistique, les capacités de traduction de l’IA facilitent les transitions entre le français, l’arabe et les langues nationales, levant ainsi les blocages de compréhension. Enfin, elle soulage le corps enseignant en prenant en charge la pré-correction et la génération d’exercices personnalisés.
LE RÉNOVATEUR : Ne devons-nous pas voir dans l’IA un amplificateur bienveillant de la relation humaine entre le maître et l’élève ?
Abdel Khadir GUISSE : Je pense que, pour un élève confronté à des lacunes, l’IA offre un espace d’apprentissage totalement neutre, exempt de jugement social ou de la peur de s’afficher devant ses pairs, capable de réexpliquer une notion sous forme visuelle, textuelle ou analogique avec une patience illimitée.
Du côté du professeur, l’outil agit comme un tableau de bord analytique en temps réel, révélant les concepts mal assimilés par la classe et suggérant des supports de remédiation parfaitement adaptés.
Il me semble que cette question mérite d’être discutée avec les experts en éducation, entre autres acteurs.
LE RÉNOVATEUR : À l’ère où le savoir mondial est accessible en un clic, notre mémoire ne doit-elle pas cesser d’être un disque dur pour devenir un véritable système d’exploitation de la pensée ?
Abdel Khadir GUISSE : Il me semble qu’il nous faut abandonner l’apprentissage par cœur mécanique de longs textes ou le plaquage de dissertations types. À l’inverse, il est impératif de préserver et de stimuler la mémoire de travail, les mécanismes de la logique mathématique, les repères géopolitiques de la culture mauritanienne et la maîtrise d’un vocabulaire riche. La véritable priorité de l’école moderne devient l’apprentissage du questionnement, de l’analyse critique et du discernement face au flux d’informations.
LE RÉNOVATEUR : Puisque l’IA est désormais capable de résoudre les épreuves traditionnelles en quelques secondes, l’évaluation de demain ne doit-elle pas se restructurer intégralement autour de l’intelligence humaine ?
Abdel Khadir GUISSE : La réforme doit placer l’évaluation du processus de réflexion au cœur du système, en notant la formulation d’hypothèses et le cheminement logique plutôt que la réponse finale isolée. Les examens doivent inclure des épreuves de critique d’IA, où les candidats sont amenés à détecter les erreurs et les biais disséminés dans des textes générés par la machine.
Je pense que la revalorisation des soutenances orales et des travaux de recherche multidisciplinaires s’impose pour permettre à l’élève de défendre en direct sa pensée autonome. L’IA doit simplement être considérée comme un outil de travail. Par conséquent, les enseignants et les autorités doivent instaurer un climat de confiance mutuelle, puisque la soutenance orale servira de cadre pour évaluer et vérifier les connaissances réellement acquises par l’étudiant.
LE RÉNOVATEUR : Démystifier le baccalauréat ne revient-il pas à transformer un rituel national anxiogène en une évaluation fluide et valorisante ?
Abdel Khadir GUISSE : Il s’agit d’abord de faire évoluer cet examen d’un filtre couperet d’élimination vers un véritable bilan de compétences attestant des savoirs réels nécessaires au monde professionnel ou aux études supérieures. Cela exige un dépoussiérage profond de programmes encyclopédiques hérités des années 1970 et la révision de coefficients disproportionnés qui sanctionnent injustement certains profils. La numérisation complète du parcours d’examen permet de désamorcer la hantise des fraudes ou des erreurs de gestion, instaurant ainsi un climat de sérénité et de confiance. C’est mon avis personnel, sachant que je ne suis pas un expert de l’éducation, mais plutôt un analyste des systèmes d’information, certifié IQBBA par un organisme international, le GASQ.
LE RÉNOVATEUR : Cette transition de la pure restitution vers la créativité ne constitue-t-elle pas la condition essentielle de l’employabilité de notre jeunesse ?
Abdel Khadir GUISSE : Dans les disciplines littéraires et humaines, la dissertation académique doit céder la place à des études de cas concrètes, ancrées dans les défis nationaux, tels que le développement saharien ou la cohésion sociale.
En sciences, il convient d’abandonner les exercices d’application mécanique au profit de la modélisation et de la résolution de problèmes ouverts à démarches multiples. L’évaluation globale doit enfin célébrer l’esprit d’entreprise, le savoir-faire pratique et la capacité à apporter des solutions à des enjeux réels.
LE RÉNOVATEUR : Comment éviter que l’IA ne génère une atrophie intellectuelle ou une culture du plagiat plutôt qu’une véritable émancipation ?
Abdel Khadir GUISSE : L’intégration responsable de la technologie repose sur l’apprentissage systématique du prompting et du fact-checking, apprenant aux élèves à questionner l’IA et à vérifier méticuleusement ses productions.
Pour les devoirs à la maison, les enseignants doivent imposer la transparence en exigeant l’historique complet des échanges avec la machine, tout en conservant des sessions d’évaluation surveillées et déconnectées.
Le système doit enfin instaurer la règle d’or du « Travail sans IA d’abord », obligeant l’élève à structurer sa réflexion personnelle avant de faire appel à la machine comme partenaire de perfectionnement.
LE RÉNOVATEUR : L’intelligence artificielle ne représente-t-elle pas l’opportunité historique d’une réinvention démocratique de notre école ?
Abdel Khadir GUISSE : Je pense qu’en surmontant nos contraintes matérielles historiques et en libérant la jeunesse du carcan de la mémorisation stérile, l’IA s’affirme comme un formidable catalyseur d’égalité. Elle permet de révéler, d’accompagner et d’épanouir la diversité des formes de génie sur l’ensemble du territoire, de Nouakchott à Néma, en passant par Kaédi et Zouérate, etc.
Propos recueillis par CTD
Source : Le magazine Rénovateur avec le journaliste CTD –
Mensuel économique mauritanien – Numéro 006 août – Septembre 2026
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