
Il aura suffi d’une phrase de Coumba Bâ sur la place du français en Mauritanie pour que l’essentiel de son entretien sur France 24 passe presque inaperçu. C’est regrettable. Non que cette affirmation soit à l’abri de la critique, mais parce qu’une candidature de cette portée mérite mieux qu’une controverse enfermée dans nos vieilles querelles linguistiques. Oui, la place du français a évolué dans notre administration et notre enseignement. Oui, les politiques d’arabisation ont profondément modifié les équilibres linguistiques, parfois au prix de frustrations et d’inégalités que nous aurions tort de minimiser. Mais le français n’a pas disparu de notre pays. Il demeure enseigné, pratiqué dans des secteurs importants de notre économie, présent dans les professions, les échanges et une partie de la vie administrative. Discuter de son recul dans certains domaines est légitime. Décréter son effacement relève d’une autre exagération.
Et surtout, nous avons trop peu entendu ce que Coumba Bâ disait du plurilinguisme. C’est pourtant là que réside, à mes yeux, la portée de son propos. La Francophonie du XXIe siècle ne peut plus se concevoir comme la défense d’une langue contre toutes les autres. Dans un monde où l’anglais domine de nombreux échanges et où les équilibres culturels se recomposent, le français lui-même doit une grande part de sa vitalité à la diversité des peuples qui le parlent. Pourquoi la Mauritanie devrait-elle choisir entre son arabité, son africanité et son appartenance à l’espace francophone ? Pourquoi la promotion de l’arabe devrait-elle signifier le déclassement du poular, du soninké, du wolof ou du français ?
Nous avons assez souffert de ces hiérarchies linguistiques pour comprendre qu’une langue ne grandit pas de l’humiliation d’une autre. Coumba Bâ propose aussi une Francophonie de dialogue, capable de renouer avec les pays du Sahel qui s’en sont éloignés, sans renoncer à ses principes. Voilà une ambition diplomatique qui mérite d’être discutée pour ce qu’elle est.
Dans un mois, à Phnom Penh, ce ne sera pas seulement Coumba Bâ qui se présentera devant les États de la Francophonie. Ce sera une candidature portée par la Mauritanie, avec son histoire, ses contradictions, ses richesses humaines et cette pluralité que nous peinons encore à transformer en destin partagé. Nous pouvons conserver nos désaccords sur les politiques linguistiques de notre pays. Ils sont légitimes, parfois profonds. Mais je refuse de croire que nos insuffisances doivent nous condamner à renoncer à toute ambition internationale. J’aimerais même que cette candidature nous offre l’occasion de regarder autrement notre diversité, de réparer ce qui doit l’être et de comprendre qu’aucune de nos langues ne devrait être vécue comme une menace par ceux qui en parlent une autre.
Pour ma part, je souhaite sincèrement à Coumba Bâ de réussir. Je connais la portée humaine de cette ambition et je mesure ce qu’elle pourrait représenter pour notre pays. Le choix appartiendra aux États membres. Mais notre avenir, lui, continuera de nous appartenir, quelles que soient nos différences. La Mauritanie n’a pas besoin de renier ses contradictions pour prétendre à une place dans le monde. Elle a besoin d’apprendre à faire de sa pluralité une force, sans laisser aucun de ses enfants au bord du chemin.

Mansour LY
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