Le Monde – Dans son discours d’ouverture du 39e sommet de l’Union africaine (UA), au siège de l’organisation, à Addis-Abeba, le président de la Commission, Mahamoud Ali Youssouf, a eu des mots forts pour la Palestine. « L’extermination » du peuple palestinien « doit cesser », a-t-il lancé, le 14 février, devant les chefs d’Etats du continent. Il s’est, en revanche, montré plus timoré sur les conflits que traverse l’Afrique. « Du Soudan au Sahel, à l’est de la République démocratique du Congo [RDC], en Somalie et ailleurs, nos populations continuent à payer le prix fort de l’instabilité », a affirmé le Djiboutien.
Une déclaration qui reflète « l’inaction des Etats membres et des dirigeants de l’UA lorsqu’il s’agit de promouvoir la responsabilité et la prévention des atrocités à leurs frontières », regrette Laetitia Bader, directrice pour la Corne de l’Afrique au sein de l’ONG Human Rights Watch. En près de trois ans de guerre au Soudan, l’UA « a manqué plusieurs occasions de condamner les atrocités horribles commises contre les civils par les belligérants, notamment par les Forces de soutien rapide [groupe paramilitaire opposé à l’armée soudanaise]. Plusieurs fois, elle a appelé à la protection de la population, mais ses plans ne se sont jamais concrétisés », pointe la chercheuse.
Cette impuissance est d’autant plus marquée que le Soudan a été suspendu de l’UA après le coup d’Etat du 25 octobre 2021, qui a porté au pouvoir le général Abdel Fattah Abdelrahman Al-Bourhane et fait dérailler la transition démocratique amorcée en 2019, après la chute de la dictature d’Omar Al-Bachir. « Pour l’organisation, l’urgence n’est plus de mettre fin à la guerre, mais de savoir qui est légitime à gouverner le Soudan, pour ensuite pouvoir réintégrer le pays en son sein », dénonce Khalid Omer Yousif, ancien ministre sous le gouvernement de transition soudanais d’Abdallah Hamdok (août 2019-janvier 2022).
Le 12 février, le conflit soudanais a été au cœur d’une réunion ministérielle au Conseil de paix et de sécurité de l’institution. Parmi les participants figurait Mohieldin Salem, le ministre des affaires étrangères du général Al-Bourhane. Une invitation en forme de « soutien », déplore Khalid Omer Yousif, qui appelle plutôt l’institution à mettre sur pied un « processus de paix solide et neutre, affranchi de toute accointance avec les forces qui dirigent le pays ».
Décisions « jamais appliquées »
Pour Liesl Louw-Vaudran, chercheuse spécialiste de l’UA au sein de l’International Crisis Group, l’exemple soudanais illustre le « manque de consensus qui mine l’UA depuis des années. La Commission fait des efforts notables, en convoquant des réunions de haut niveau. Mais la plupart de ses décisions ne sont finalement jamais appliquées par son Conseil de paix et de sécurité, très divisé ».
Car si la Commission de l’UA, l’organe administratif de l’instance, élabore les politiques et gère le budget, le Conseil de paix et de sécurité, lui, est chargé de faire appliquer les décisions. Composé de quinze membres élus, il peut par exemple infliger des sanctions en cas de coups d’Etat. « Cette dissonance entre les deux entités n’est pas nouvelle et s’est manifestée aussi ces dernières années sur d’autres zones du continent, au Sahel par exemple, où les coups d’Etat se sont multipliés, explique Liesl Louw-Vaudran. C’est un frein majeur pour le fonctionnement de l’UA dans son ensemble, qui, de ce fait, dispose d’une influence limitée. »
Sur le conflit dans l’est de la RDC, l’UA a ainsi « manqué jusqu’ici d’une stratégie cohérente », pointe un article de l’Institute of Security Studies, publié en mai 2024. Cela a donc éclipsé ses initiatives en faveur de la paix dans la région – comme le processus de Luanda, mené par l’Angola mais mandaté par l’UA, dont le but était notamment d’obtenir un cessez-le-feu – au profit des interventions internationales, comme l’accord de paix signé le 27 juin 2025 à Washington, sous l’égide du président américain Donald Trump.
Interrogé en conférence de presse, lors du sommet, sur les critiques pointant du doigt l’impuissance du Conseil de paix et de sécurité dans le conflit congolais, le chef du département des affaires politiques, paix et sécurité de l’UA, Bankole Adeoye, a reconnu que « des défis subsistent ».
Le président de la Commission n’a eu en revanche aucun mot à l’égard de la situation entre l’Ethiopie et l’Erythrée, dont les tensions n’ont jamais été aussi fortes depuis la fin de la guerre au Tigré, en novembre 2022. Un silence qui tient notamment au fait que le siège de l’UA se situe dans la capitale éthiopienne. D’après Liesl Louw-Vaudran, « l’UA ne veut pas se mettre à dos son pays hôte ». « Si discussions ou condamnations il y a, elles se feront toujours à l’abri des regards. Cela montre la dépendance de l’institution à certains pays membres », ajoute la chercheuse.
Le 12 février, le Front populaire de libération du Tigré (TPLF) a exhorté l’UA à agir pour éviter un nouveau conflit, alors que l’institution est à l’origine de l’accord de paix de Pretoria, qui a mis fin à la guerre du Tigré entre le TPLF et le gouvernement fédéral. Le conflit a fait plus de 600 000 morts entre 2020 et 2022, d’après l’organisation continentale. Sous couvert d’anonymat, un cadre du parti confie pourtant son scepticisme. « La situation actuelle montre bien l’incapacité de l’Union africaine à faire entendre sa voix. Bien qu’elle ait fait taire les armes en 2022, aujourd’hui, elle est totalement inaudible. »
Source : Le Monde
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