Littérature – Affaire Thélyson Orélien : en France, “la réception racisée des romans a toujours cours”

Christine Le Quellec Cottier, spécialiste de la littérature francophone qui est professeure associée à l’université de Lausanne, revient pour le journal suisse “Le Temps” sur l’affaire Thélyson Orélien. À son avis, l’écrivain canadien d’origine haïtienne, accusé d’avoir utilisé l’IA pour écrire son livre “C’était ça ou mourir”, a en outre été victime des biais raciaux du milieu littéraire parisien.

Courrier international  – L’écrivain québécois originaire de Haïti Thélyson Orélien est suspecté d’avoir eu recours à l’IA pour rédiger C’était ça ou mourir [éd. Grasset], roman très en vue de la rentrée littéraire évoquant l’immigration forcée. Des voix d’extrême droite ont [été les premières à] relayer l’accusation, lui donnant une grande visibilité. La défense de l’écrivain est mise à mal par le plagiat (avéré et documenté par le journal québécois La Presse) auquel il s’est adonné par le passé dans des chroniques. Depuis, la polémique oblige le monde du livre à prendre position autour de l’usage de l’IA.

Elle éclaire aussi la façon dont les écrivains venus des marges caribéennes et africaines de la francophonie sont accueillis, ou pas, et à quelles conditions, par le centre, parisien et blanc. En 2010, Michel Houellebecq était montré du doigt pour avoir repris, sans citer sa source, de larges passages de Wikipedia dans La Carte et le territoire [éd. Flammarion]. La polémique ne l’avait pas empêché de recevoir le Goncourt la même année.

L’auteur sénégalais Mohamed Mbougar Sarr, Goncourt 2021, a défendu Thélyson Orélien sur les réseaux sociaux : “On ne peut pas ignorer ou minorer, dans cette affaire, la dimension raciale des accusations”, estime-t-il sur Facebook.

Mise en perspective avec Christine Le Quellec Cottier, professeure [associée] à la faculté des lettres de l’université de Lausanne qui a conçu le programme “Études africaines : textes et terrains” et coordonne le centre Focus Africa [un pôle de l’université de Lausanne qui encourage et valorise les projets de recherche et d’enseignement liés au continent africain et ses diasporas].

LE TEMPS : Comment les écrivains racisés sont-ils perçus dans la littérature francophone ?

CHRISTINE LE QUELLEC COTTIER : Dans La Fabrique des classiques africains [CNRS Éditions, 2017], la chercheuse Claire Ducournau éclaire la réception des auteurs racisés qui écrivent en français, dans les années 1960-1990. Elle met en évidence les attentes auxquelles ils devaient répondre. Elle atteste d’un paternalisme édifiant, parfois d’une méfiance explicite. Un formatage est à l’œuvre, qui vient d’un mode de représentation colonial.

Dans le pamphlet Le Verbe libre ou le silence [éd. Albin Michel, 2023], Fatou Diome raconte une scène récente avec un éditeur qui lui demande de retravailler son manuscrit pour qu’il soit plus “africain”. La réception racisée a toujours cours. Elle est liée à des a priori, ou à l’effet du centre français, parisien, qui considère qu’il a de toute façon raison quant aux valeurs esthétiques.

Quelles sont les attentes conscientes ou inconscientes du marché du livre face aux auteurs africains ou afrodescendants ?

Prenez Les Impatientes [éd. Emmanuelle Collas, 2020] de Djaïli Amadou Amal, qui a reçu le Goncourt des lycéens en 2020. Son texte avait paru trois ans plus tôt au Cameroun chez un éditeur peu connu en Europe. Il a été réécrit et adapté par un éditeur français. J’ai étudié ce cas dans l’ouvrage Africana. Figures de femmes et formes de pouvoir [éd. Garnier, 2022]. Par le choix de la thématique et le formatage du texte, l’éditeur français a confirmé certains clichés sur la dureté de la vie en Afrique.

Le style du premier texte accentuait davantage les répétitions, la nouvelle version les a éliminées pour rendre le texte plus “digeste” pour les lecteurs occidentaux. Les héroïnes ne sont plus “patientes” face à leur destin, mais “impatientes”, en révolte. Le titre initial était Munyal, qui veut dire “Patience”… Ce transfert résume les attentes du public cible et les adaptations jugées nécessaires.

En va-t-il de même pour les auteurs caribéens ?

Le marché nord-américain est plus ouvert à la nouveauté, de ce point de vue. Ce sont les Québécois qui ont publié l’auteur ivoirien Ahmadou Kourouma en 1968, alors que les éditions du Seuil l’avaient refusé… En France, la reconnaissance est venue plus rapidement pour les auteurs des Antilles et de la créolité. Patrick Chamoiseau a reçu le Prix Goncourt en 1992 [pour Texaco (éd. Gallimard), roman-fleuve qui retrace l’histoire de la Martinique, où il est né].

L’affaire Thélyson Orélien rappelle le sujet de La Plus Secrète mémoire des hommes [éd. Philippe Rey et Jimsaan, 2021], de Mohamed Mbougar Sarr, Prix Goncourt 2021…

La Plus secrète mémoire des hommes est un livre brillant, d’une densité extrême, plein d’humour aussi. Il met en abyme nos attentes par rapport à un auteur africain. Il s’inspire du destin du grand écrivain malien Yambo Ouologuem [1940-2017], Prix Renaudot en 1968 pour Le Devoir de violence [éd. du Seuil], qui avait vu sa carrière injustement brisée par des accusations de plagiat… On l’accusait de copier les écrivains occidentaux.

Sa démarche se rattachait au concept de “littérature monde”. Par un intertexte brillant, Ouologuem intégrait aussi bien les savoirs arabes, européens, africains… Il ne faisait pas de plagiat, il mettait en circulation des savoirs d’origines diverses. À l’époque, ce n’était pas recevable pour le milieu éditorial et la critique occidentale.

 

 

 

Le Temps (Genève)

Fondé en mars 1998, Le Temps est un quotidien généraliste francophone de dimension nationale en Suisse. Il résulte du regroupement du Journal de Genève & Gazette de Lausanne et du Nouveau Quotidien.

 

 

 

Source : Courrier international (France)

 

 

 

 

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com

 

 

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page