So Foot – Lionel Messi incarnerait, sans doute à son corps défendant, la gauche dans le petit monde du football. Une étude très sérieuse semble le confirmer. Le football est bien politique, y compris lorsque le principal intéressé ne demande rien.
Alors que la Coupe du monde semble plus que jamais happée par les enjeux partisans et surtout par l’ombre du roi américain Donald Trump, une étude intitulée Political Identity Beyond Politics : The Messi-Ronaldo Preference Across 26 Countries, menée auprès de 10 661 personnes (partielle donc, mais suffisamment vaste pour mériter réflexion), mettait en évidence une forte préférence pour l’Argentin parmi les personnes se réclamant du progressisme ou de la gauche, même si ces notions varient d’un pays à l’autre. À l’inverse, son vis-à-vis portugais plaît davantage aux individus se reconnaissant dans des orientations autoritaires ou conservatrices.
Naturellement, ce résultat, discutable comme toute étude qualitative, ne conduit pas à situer Lionel Messi sur l’échiquier politique. La Pulga a toujours conservé une prudente réserve concernant ses convictions. En 2020, l’attaquant vedette de l’Albiceleste expliquait, à propos de la situation en Argentine (donc avant l’arrivée au pouvoir du populiste d’extrême droite Javier Milei), qu’il n’adhérait à « aucune définition politique particulière ». Il reprochait même aux militants des partis de trop les confondre avec « des équipes de football ». Nous sommes éloignés de son prestigieux prédécesseur, Diego Maradona, dans toute sa complexité oscillant entre sa fascination pour Fidel Castro et certaines accointances péronistes. Sur le terrain, Lionel Messi est pourtant souvent considéré comme son successeur, à défaut d’en être l’héritier.
Lionel Messi n’est pas de gauche
Nous sommes surtout confrontés à la subtilité, voire la plasticité, des représentations sociales et à la manière dont ce sport, fait social total et incontournable, se trouve inévitablement interprété, récupéré et assimilé. La visite de Cristiano Ronaldo auprès du camp MAGA, dans les bagages de ses riches employeurs saoudiens, fut par exemple sans doute jugée bien plus sévèrement que celle de Lionel Messi avec l’Inter Miami.
Lionel Messi n’est pas de gauche. En revanche que beaucoup à gauche le préfère à CR7 se comprend, et se justifie parfaitement. Sa rivalité avec Ronaldo a longtemps polarisé le monde du football, bien au-delà du terrain. Choisir l’un ou l’autre relevait souvent d’analyses, ou d’une certaine mauvaise foi, qui dépassaient largement le simple cadre sportif. En matière de style, de comportement, de tempérament ou encore de positionnement médiatique, toute une série de signes et de récits se construisaient autour d’eux, les inscrivant également dans un imaginaire idéologique.
D’un côté, le « robot » géant, au corps ultra-performant défiant les lois de la gravité à la sauce libérale, obsédé par la performance, adepte du culte du dépassement de soi, avide de reconnaissance et d’argent au point de rejoindre l’Arabie saoudite, et au caractère affirmé et dominateur. De l’autre, Lionel Messi, enfant de la Masia et fidèle du Barça, club longtemps regardé avec une bienveillance parfois aveugle par une partie de la gauche en raison de son identité catalane ou de son partenariat avec l’UNESCO, à l’opposé d’un Real Madrid régulièrement présenté comme l’avant-garde d’un football capitaliste et ultralibéral, jusque dans l’aventure de la Superligue.
Styles et mythes
Enfin, il y a les styles de jeu. Si Lionel Messi ne s’est jamais oublié ballon au pied, son intelligence collective, son goût du beau geste et sa créativité pouvaient parfois rappeler le romantisme de Javier Pastore, mais cette fois avec des titres. Aussi immense que Cristiano Ronaldo puisse paraître à ceux qui s’intéressaient davantage au joueur qu’au personnage – Olivier Besancenot alla jusqu’à utiliser métaphoriquement l’un de ses retournés acrobatiques pour illustrer qu’aucune situation n’était désespérée –, notamment lorsqu’il évoluait aux côtés de Karim Benzema, il donnait parfois l’impression de se résumer à une série de statistiques ambulantes, produit parfait de l’athlétisation croissante d’un foot toujours davantage focalisé sur la data, la puissance et l’efficacité. Le déclin actuel du Portugais, comparé au sursaut de l’ancienne gloire du Barça, porte-t-il lui aussi un message politique ?
Le silence qu’ils ont, l’un comme l’autre, toujours conservé sur les sujets clivants, contrairement par exemple à Kylian Mbappé, a laissé en tout cas le champ libre à toutes les légendes et à toutes les fabriques de mythes mobilisateurs – petit clin d’œil à Georges Sorel. Reste alors en suspens une multitude de questions. Un football de gauche peut-il être produit par des joueurs de droite, et inversement ? Le football est-il une affaire trop sérieuse pour être laissée aux seuls footballeurs ? Et si la véritable figure de gauche de cette Coupe du monde n’était finalement pas Vozinha, l’héroïque gardien du Cap-Vert, capable de neutraliser des rapports de force inégaux face à l’Espagne et à l’Uruguay, et qui a su faire plier l’administration américaine afin que sa mère puisse le rejoindre aux États-Unis ?
Nicolas Kssis-Martov
Source : So Foot (France)
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com
