– En ce 17 juillet 2019, le Parti socialiste, encore assommé par ses déroutes électorales, réunit au Sénat ses « grandes figures ». De Martine Aubry à François Hollande, en passant par Bernard Cazeneuve, Jean-Marc Ayrault et Jean-Christophe Cambadélis, ils sont (presque) tous là. Discrètement, Lionel Jospin, pour la première fois depuis qu’il a quitté le Conseil constitutionnel, en mars, se glisse parmi les « éléphants ». « Il va falloir réfléchir longuement » à la suite à gauche, lâche-t-il en souriant. L’ancien premier ministre, qui avait connu tous les hauts et les bas de cette gauche lors du demi-siècle passé, et en particulier sa propre défaite fracassante au premier tour de la présidentielle de 2002, est mort dimanche 22 mars à l’âge de 88 ans, a annoncé lundi sa famille à l’Agence France-Presse.
Lionel Jospin naît à Meudon (Hauts-de-Seine) le 12 juillet 1937 dans une famille protestante. Pour l’accouchement, sa mère, Mireille Dandieu, qui est sage-femme, surélève le lit avec des livres de Voltaire. C’est la seconde épouse de son père, Robert Jospin, avec lequel elle aura quatre enfants. Pacifiste viscéral, membre de la SFIO et franc-maçon, professeur puis directeur d’un centre de l’éducation nationale pour enfants difficiles et délinquants, Robert Jospin a été nommé, en avril 1944, conseiller municipal à Meudon par le préfet de Seine-et-Oise. Cette désignation par le régime de Vichy lui vaut d’être exclu de la SFIO en 1945. Il attendra dix ans avant d’être réintégré. Le jeune Lionel entretient des rapports orageux avec son père, qui s’apaiseront à peine avant sa mort en 1990. Dans la maison de Chamigny (Seine-et-Marne), les déjeuners dominicaux sont houleux.
Adolescent, Lionel Jospin n’embrasse pas la foi protestante. Il fait sa communion, « pour avoir une montre », précise sa mère. Il intègre les Eclaireurs unionistes de France (protestants), sous le nom de « Langue agile », où il a comme chef de patrouille Michel Rocard (« Hamster érudit »). Il fait ses études au lycée Janson-de-Sailly à Paris. En 1954, il obtient son baccalauréat. Etudiant, en 1956, à l’Institut d’études politiques de Paris, il est boursier et réside à la cité universitaire d’Antony. Ce grand gaillard de 1,81 m, à la carrure de basketteur, sport auquel il s’adonne fréquemment avec son ami Claude Allègre, adhère à l’UNEF et milite contre la guerre d’Algérie.
Lionel Jospin effectue son service militaire, de 1961 à 1963, comme élève officier à l’Ecole de cavalerie de Saumur, puis comme officier de chars à Trèves, en Allemagne. Il sera commandant de réserve. De février 1963 à mai 1965, il est élève à l’ENA dans la promotion Stendhal, où il côtoie notamment Jean-Pierre Chevènement, Ernest-Antoine Seillière, futur président du Medef, et Jacques Toubon. Il fait un stage à la préfecture de Bourges et un stage « ouvrier » dans les Houillères du Nord.
Passé trotskiste
Son hostilité à la SFIO conduit Lionel Jospin à entrer, à la fin des années 1950, à l’Union de la gauche socialiste, qui se fond en 1960 dans le Parti socialiste unifié (PSU). Mais il rejoint surtout le mouvement trotskiste en 1965, sous l’influence de Boris Fraenkel. Il est membre de l’Organisation communiste internationaliste (OCI), animée par Pierre Lambert. Jospin niera longtemps son appartenance à l’OCI, évoquant une confusion avec son frère Olivier. Un ancien compagnon lambertiste, Patrick Dierich, se rappelle pourtant de son camarade « Michel », son pseudonyme ou plutôt son « blaze » : « Il était très reconnaissable avec sa coiffure afro-américaine. » Une coiffure à la Jimi Hendrix qu’il arborera plusieurs années après son entrée dans la vie publique.
Ce n’est qu’en 2001, à la suite des révélations de la presse, dont Le Monde, que Lionel Jospin reconnaîtra son passé trotskiste. Les « lambertistes » l’auraient poussé à adhérer, « en service commandé », au Parti socialiste en 1971, l’année de sa refondation au congrès d’Epinay. Si certains font remonter sa rupture à 1981, il s’est toujours défendu d’être resté trotskiste après son entrée au PS : « A partir du moment où, en 1973, j’accepte des responsabilités nationales au Parti socialiste, a-t-il assuré dans Lionel raconte Jospin (Seuil, 2010), j’agis en socialiste. Je garde avec des dirigeants trotskistes des liens qui sont des liens personnels, qui sont des liens d’échange, mais qui relèvent d’une forme de fidélité maintenue à un passé, une sorte de quant-à-soi, presque d’un jardin secret, politique celui-là, et non d’une discipline militante ». Une version que sa première femme, Elisabeth Dannenmuller, s’empressera de contredire
Economiste tiers-mondiste, Lionel Jospin s’occupe au Quai d’Orsay, comme secrétaire aux affaires étrangères, de juin 1965 à octobre 1970, des relations avec les organisations économiques internationales. Il partage le bureau d’Ernest-Antoine Seillière, qu’il tutoie. Mais il refuse un poste à l’étranger : « Je veux faire de l’économie. Pas des cocktails. » Après un rapide passage à l’université Harvard, aux Etats-Unis, il enseigne l’économie pendant dix ans à l’Institut universitaire de technologie à Sceaux.
« Un austère qui se marre »
A l’instigation de Pierre Joxe, Lionel Jospin milite dans la section du 15e arrondissement de Paris. Il grimpe très vite au sein du PS : en juin 1973, au congrès de Grenoble, il parvient d’un seul coup au comité directeur, au bureau exécutif et au secrétariat en charge de la formation. Cette même année, il épouse Elisabeth Dannenmuller, avec laquelle il vivait depuis 1964. Le couple aura deux enfants : Hugo (né en 1973) et Eva (née en 1975). François Mitterrand confie à Jospin le dossier hautement délicat des rapports avec le Parti communiste. Responsable, en 1975, des relations avec le tiers-monde, il devient, en 1979, au congrès de Metz, secrétaire national à la coordination et aux relations internationales. Et il se range dans la famille mitterrandiste. « L’objectif du PS, assène-t-il, n’est pas de moderniser ou de tempérer le capitalisme mais de le remplacer par le socialisme. »
En avril 1980, il se montre particulièrement pugnace lors d’un débat télévisé avec Georges Marchais, le secrétaire général du PCF. « Vous n’avez pas mis les pieds dans une usine depuis trente ans, lui lance-t-il, et moi, ce matin, je donnais des cours. » « C’était le seul, expliquera Mitterrand, dont j’étais sûr que, si les communistes tapaient sur la table, il ne se cacherait pas dessous. » Lionel Jospin, qui se décrit comme « un rigide qui évolue, un austère qui se marre, et un protestant athée », a gagné ses galons de pilote du PS. Lorsque François Mitterrand, pour se présenter à la présidentielle, abandonne son poste de premier secrétaire, c’est à lui qu’il confie, le 24 janvier 1981, au congrès de Créteil, les clés de la « vieille maison ». « C’est une tâche, affirme le futur président, qui n’est pas, dans mon esprit, un intérim. »
Elu conseiller de Paris en 1977 et réélu en 1983, dans le 18e arrondissement, où se constitue ce que l’on appellera « la bande du 18e » avec Daniel Vaillant, Claude Estier et Bertrand Delanoë, Lionel Jospin devient député de la 27e circonscription à la faveur de la vague rose aux élections législatives de 1981. Abonné aux petits déjeuners du mardi à l’Elysée et à ceux du mercredi des « éléphants » socialistes, il fait partie du premier cercle autour du président. Il vit mal le tournant de la « rigueur », en 1983, qu’il qualifie de « parenthèse », et répugne à faire du PS « un parti godillot ». Au début de 1984, six mois avant que François Mitterrand cède aux défenseurs de l’école privée, il lui conseille d’abandonner le projet de grand service unifié et laïque de l’éducation nationale.
En juillet 1984, Lionel Jospin supporte mal la nomination de Laurent Fabius à Matignon. Le premier secrétaire du PS revendique la conduite de la campagne de la majorité pour les élections législatives de 1986 et s’oppose frontalement à Laurent Fabius, alimentant un conflit qui sera durable. Il met son poste en balance et François Mitterrand lui donne gain de cause. En mars 1986, il est élu à la tête d’une liste PS-MRG à Paris. En septembre, il abandonne ce mandat pour se faire élire, à la faveur d’une élection partielle, député de Haute-Garonne.
Un caractère riche en paradoxes
Frustré de s’user dans des petits jeux d’appareil, Lionel Jospin annonce en février 1988, et sans crier gare, qu’il renonce au poste de premier secrétaire, quel que soit le résultat de la présidentielle. Cet homme, qui entame chaque journée par la lecture de L’Equipe, a l’image d’un solitaire, il possède un caractère riche en paradoxes : orgueilleux et pudique, « coincé » en public, convivial et même chaleureux en privé, raide et cérébral mais faisant preuve d’humour, à la fois lent et pressé, assurant ne pas aimer jouer la star mais ne détestant pas l’être. Le 12 mai 1988, réélu député de Haute-Garonne, il endosse les habits de ministre d’Etat, ministre de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports. Numéro deux dans le gouvernement de Michel Rocard, il inflige un nouveau camouflet à Laurent Fabius, candidat de l’Elysée à la tête du PS, et soutient Pierre Mauroy pour lui succéder.
Avec son ami Claude Allègre comme directeur de cabinet, Lionel Jospin s’efforce d’imprimer sa marque. Il fait de la Fédération de l’éducation nationale son interlocuteur privilégié mais celle-ci se déchire, en proie à des divisions internes qui aboutiront, en 1992, à son éclatement. « Revalo » (revalorisation salariale) contre « réno » (rénovation des pratiques enseignantes), le débat rythme son action. En 1989, une enveloppe d’environ 25 milliards de francs est allouée aux enseignants. Elle s’accompagne d’importantes réformes statutaires avec le remplacement du corps des instituteurs par celui de professeurs des écoles. Avec le plan « Universités 2000 », il redessine la carte universitaire et il esquive quelques crises avec les étudiants et les lycéens.
Resté membre du bureau national du PS, le ministre s’implique dans les débats internes mais refuse d’assumer le rôle de chef de courant. Au congrès de Rennes, du 15 au 18 mars 1990, le parti se déchire sur fond d’affrontements suicidaires entre les deux héritiers présumés de François Mitterrand : Laurent Fabius, qui veut prendre le contrôle du PS, et Lionel Jospin. Ce dernier plaide pour la synthèse dont, ajoute-t-il, visant implicitement Fabius, « nul ne doit être exclu, sauf s’il le désire et le décide lui-même ». Mais il récuse une alliance avec Michel Rocard et il reste à distance, au point de dérouter ses proches. Il n’est pas reconduit, en 1992, dans le gouvernement de Pierre Bérégovoy, et la liste qu’il mène aux élections régionales en Midi-Pyrénées ne l’emporte pas, mais il est réélu conseiller général du canton de Cintegabelle en 1994. Lors du référendum sur le traité de Maastricht, qui ouvre le chemin à la monnaie unique, en 1992, celui qui n’est pas un « euro-enthousiaste » explique que son vote « oui » est d’abord « un non au non ».
Traversée du « bac à sable »
1993, c’est l’annus horribilis pour Lionel Jospin. Il participe activement à la campagne législative qui se solde par un naufrage pour le PS. Il est battu en Haute-Garonne. Il divorce – il épousera en 1994 la philosophe Sylviane Agacinski, professeure à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, et adoptera son beau-fils, Daniel, qu’il appelle son « môme », comme son propre enfant – et il souffre d’une hyperthyroïdie. En avril 1993, il décide de se tenir « éloigné pour un temps de l’action publique » et se démet de tous ses mandats. Il écrit à Alain Juppé, ministre des affaires étrangères, pour lui demander un poste d’ambassadeur. Le ministre fait la sourde oreille. Lionel Jospin reprend alors le chemin des déjeuners « jospinistes » du mercredi au Bistrot de Paris. Ses détracteurs ironisent sur sa traversée du « bac à sable ».
De retour dans le jeu politique, Jospin n’entend pas renouer avec les « petits meurtres entre amis ». Après le putsch interne qui renverse, le 19 juin 1994, le premier secrétaire, Michel Rocard, il refuse de choisir, lors de l’élection du successeur, entre deux « jospinistes » : Dominique Strauss-Kahn, un moderniste, ancien ministre de l’industrie, et Henri Emmanuelli, ancien président de l’Assemblée nationale, qui a une image d’archaïque. Le second l’emporte. Lionel Jospin s’éloigne de plus en plus de François Mitterrand. En septembre 1994, après les révélations sur le passé du président à Vichy et ses relations avec René Bousquet (ancien secrétaire général de la police de l’Etat français), il lâche qu’on aurait pu « rêver d’un itinéraire plus simple et plus clair pour celui qui fut le leader de la gauche ». Il ouvre la boîte de Pandore du « droit d’inventaire ».
Dans sa contribution personnelle pour le congrès de Liévin, en novembre 1994, il ose s’attaquer au « saint des saints » élyséen : « On a trop peu débattu, pendant le deuxième septennat de François Mitterrand, des grandes orientations de notre politique. (…) Les dérèglements de quelques amis du pouvoir socialiste, les défaillances personnelles de certains des nôtres, pas immédiatement dénoncées, un style de pouvoir insuffisamment rigoureux et d’étonnantes indulgences pour des personnages compromis ont terni notre image collective. » Un texte de rupture.
« Réalisme de gauche »
A Liévin, Emmanuelli imprime une ligne « à gauche toute », tout en pressant Jacques Delors de faire son « devoir » et d’être candidat à l’Elysée. S’exprimant devant une salle quasiment vide, Lionel Jospin soutient cette candidature « parce qu’elle redonne de l’espoir, parce qu’elle laisse penser que la victoire de la droite n’est pas fatale, qu’elle réveille l’aspiration à ce que les problèmes du pays soient traités avec méthode et équité ». Mais il prévient que sa campagne « ne sera pas conduite entièrement sur la ligne et avec la tonalité qui prévalent aujourd’hui » au PS, et qu’il serait vain de vouloir « verrouiller notre candidat ».
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