L’importance des devinettes et des activités ludiques

Dans les sociétés traditionnelles, l’éducation de la petite enfance ne s’articule pas autour de salles de classe. Elle se vit, se respire et se transmet au fil des gestes quotidiens, des veillées au coin ou autour du feu et des promenades dans la nature

Sud Quotidien – Dans les sociétés traditionnelles, l’éducation de la petite enfance ne s’articule pas autour de salles de classe, de tableaux noirs ou de manuels scolaires. Elle se vit, se respire et se transmet au fil des gestes quotidiens, des veillées au coin ou autour du feu et des promenades dans la nature. Loin d’être reléguées au rang de simples divertissements pour occuper les tout-petits, les devinettes, les chants, les rondes et les jeux de construction constituent les piliers d’un système éducatif holistique. Ces activités ludiques sont les vecteurs privilégiés d’un enseignement implicite, où l’enfant apprend en s’amusant, sans même avoir conscience d’être en situation d’apprentissage. Elles répondent à un besoin fondamental de l’être humain : comprendre le monde qui l’entoure tout en trouvant sa place au sein du groupe. Dans une ère où les écrans et les stimulations numériques captent de plus en plus l’attention des jeunes enfants, revisiter ces pratiques ancestrales apparaît non seulement comme un devoir de mémoire, mais aussi comme une nécessité pédagogique pour un développement harmonieux.

Les devinettes, laboratoires du langage et de la logique

La devinette, sous ses formes les plus variées – qu’il s’agisse d’énigmes rimées, de questions pièges ou de métaphores animales – est un outil cognitif d’une redoutable efficacité pour éveiller l’esprit des jeunes enfants. Son fonctionnement repose sur un mécanisme complexe de détournement de sens. L’adulte ne donne pas la réponse immédiatement ; il pose un cadre, suggère des indices et invite l’enfant à franchir seul le pas de la déduction.

Sur le plan langagier, la devinette est un véritable concentré de linguistique. Elle expose l’enfant à une richesse lexicale souvent absente du langage courant. En écoutant une devinette sur la pluie (“Je tombe sans avoir de jambes, je mouille sans avoir de bouche”), l’enfant est confronté à des jeux de mots, à des allitérations et à des métaphores. Cela affine sa conscience phonologique – cette capacité à identifier et à manipuler les sons de la langue – qui est un prérequis fondamental pour l’apprentissage ultérieur de la lecture et de l’écriture. De plus, en tentant de formuler une réponse ou en répétant l’énigme, l’enfant exerce sa mémoire verbale et améliore sa syntaxe.

Sur le plan cognitif et métacognitif, la devinette est un exercice de résolution de problèmes. Pour trouver la solution, l’enfant doit activer plusieurs fonctions exécutives : il doit maintenir l’énoncé en mémoire (mémoire de travail), inhiber les réponses trop évidentes mais erronées (contrôle inhibiteur), et passer en revue les différentes catégories du monde qui l’entoure (flexibilité cognitive). Par exemple, si l’on évoque “un objet qui a un cou mais pas de tête”, l’enfant doit ignorer l’évocation du corps humain pour explorer le champ lexical des objets domestiques (la bouteille). Cette gymnastique mentale stimule la curiosité intellectuelle et enseigne à l’enfant que plusieurs chemins mènent à une solution, développant ainsi sa pensée divergente et sa créativité.

Les activités ludiques, moteurs du corps et du lien social

Si les devinettes sollicitent essentiellement l’intellect et le langage, les activités ludiques traditionnelles – qu’il s’agisse des jeux de plein air, des rondes chantées, des jeux de ficelle, des poupées de chiffon ou des constructions en argile – prennent en charge le développement psychomoteur et socio-affectif de l’enfant de manière globale.

Développement moteur et sensoriel : Dans les sociétés traditionnelles, les jouets sont souvent fabriqués à partir de matériaux naturels (bois, fibres végétales, pierres, sable). Manipuler ces objets aux textures variées offre une stimulation sensorielle riche que ne peuvent égaler les plastiques lisses et standardisés. Les jeux d’adresse (lancer, sauter, courir) renforcent la motricité globale et la coordination. À l’inverse, les jeux de construction ou de tissage affinent la motricité fine, préparant la main à l’écriture et au geste technique. L’enfant apprend à connaître les limites de son corps, à doser sa force et à s’orienter dans l’espace.

Apprentissage de la vie sociale et gestion des émotions : Les jeux collectifs sont des micro-sociétés. En participant à une ronde, l’enfant intègre des règles implicites : il doit tenir la main de son voisin, avancer en rythme, respecter le moment où la chanson s’arrête. Ces moments festifs apprennent la patience (attendre son tour), la coopération (réussir une action à plusieurs) et la gestion de la frustration (accepter de perdre sans colère). Dans la majorité des sociétés orales, le jeu est aussi un espace où l’on ritualise les émotions. Par le biais de jeux d’imitation (“jouer à la chasse”, “jouer à la cueillette” ou “jouer à la mère”), l’enfant évacue ses angoisses, projette ses désirs et expérimente des rôles adultes dans un cadre sécurisé, ce qui renforce son sentiment de compétence et sa confiance en soi.

Transmission intergénérationnelle et ancrage culturel

L’un des aspects les plus fondamentaux de ces pratiques ludiques réside dans leur fonction de transmission culturelle. Dans les sociétés traditionnelles dépourvues d’écriture, le jeu et la devinette sont des supports mémoniques de premier ordre. Ils assurent la pérennité du groupe en inculquant aux plus jeunes les codes, les croyances et les savoir-faire de la communauté.

Mémoire et cosmogonie : Les devinettes et les contes intègrent souvent des éléments de l’environnement naturel (faune, flore, cycles lunaires, saisons). En jouant, l’enfant intériorise une cartographie de son territoire. Il sait quel arbre produit un fruit comestible ou quel animal est dangereux, non pas parce qu’on le lui a dicté, mais parce qu’il l’a deviné ou chanté. Par ailleurs, ces jeux sont les gardiens de l’éthique collective. Ils véhiculent des proverbes et des morales (le courage du lièvre, la ruse du renard, l’importance du partage) qui façonnent la personnalité morale de l’enfant. L’enfant apprend la solidarité, l’honnêteté et le respect des aînés par l’exemple donné dans les histoires.

Lien intergénérationnel : Le jeu est rarement une activité solitaire dans ces contextes. Il est animé par les grands-parents, les oncles ou les anciens du village. Ce moment de partage crée des liens affectifs solides. Lorsque la grand-mère pose une devinette, elle ne se contente pas de tester l’intelligence du petit ; elle lui offre son attention, son temps et sa tendresse. Ce maillage relationnel, que les psychologues du développement comme Bowlby qualifieraient de “base de sécurité”, est essentiel pour la construction psychique de l’enfant. Le jeu devient alors un ciment social qui combat l’isolement et valorise la place de l’aîné au sein de la cellule familiale.

 Le rôle médiateur de l’adulte et la pédagogie de l’écoute

L’efficacité de ces dispositifs traditionnels ne tient pas uniquement à leur contenu, mais aussi à la posture adoptée par l’adulte. Contrairement aux pédagogies directives où l’enseignant sait et l’élève ignore, dans la tradition orale, l’adulte est un guide, un facilitateur. Il observe l’enfant, ajuste la difficulté de la devinette en fonction de son âge, et l’encourage par le regard et le sourire. Il ne donne pas la solution trop vite ; il laisse le temps à l’enfant de tâtonner, de faire des hypothèses et même de se tromper. L’erreur n’est pas sanctionnée, elle est intégrée comme une étape normale du cheminement. Cette approche bienveillante favorise l’estime de soi et une relation positive à l’apprentissage. L’enfant ne craint pas de prendre la parole, il expérimente le plaisir de la découverte partagée.

Complémentarité avec les approches modernes et perspectives

Aujourd’hui, les neurosciences et les sciences de l’éducation confirment ce que les sociétés traditionnelles ont toujours su : le jeu est le moteur naturel de l’apprentissage chez le jeune enfant. Les études en imagerie cérébrale montrent que les situations de jeu activent le circuit de la récompense (sécrétion de dopamine), ce qui fixe durablement les apprentissages et maintient un haut niveau d’attention. Des pédagogues comme Maria Montessori ou Rudolf Steiner ont systématisé ces intuitions en proposant des matériels sensoriels et des jeux autonomes.

Pourtant, force est de constater que la modernité tend à marginaliser les jeux de société traditionnels au profit de jouets technologiques passifs ou de contenus numériques qui stimulent moins l’interaction sociale et le langage. L’enjeu contemporain est donc de réconcilier ces deux mondes. Il ne s’agit pas de rejeter le numérique, mais de puiser dans les pratiques ancestrales pour enrichir les crèches et les écoles maternelles. Réintroduire les devinettes orales, les comptines gestuelles et les jeux de matériaux naturels dans les structures d’accueil permet de lutter contre l’appauvrissement du langage et le manque d’activité physique constatés chez certains enfants.

Un héritage vivant au service de l’équilibre

Les devinettes et les activités ludiques traditionnelles ne sont pas de simples vestiges du passé ; elles sont des outils d’une modernité surprenante. Elles répondent aux besoins profonds de l’enfant : besoin de comprendre, besoin d’agir sur le monde, besoin d’aimer et besoin d’appartenir. En stimulant l’intelligence, en affinant les sens, en régulant les émotions et en tissant des liens sociaux solides, elles offrent une éducation intégrale qui prépare l’enfant à devenir un adulte équilibré et responsable.

Face aux défis de l’éducation contemporaine, intégrer ces savoir-faire ancestraux dans nos pratiques modernes ne relèvent pas de la nostalgie, mais d’une intelligence pragmatique. C’est reconnaître que l’âme humaine, pour s’épanouir, a toujours eu besoin de jeux, de contes et d’énigmes pour grandir. Préserver et adapter ces héritages, c’est offrir aux générations futures les clés d’un développement harmonieux, où la culture et l’éveil de l’enfant marchent main dans la main.

 

 

Dossier réalisé par Samba Niébé BA 

 

 

Source : Sud Quotidien (Sénégal)
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