« L’histoire de l’eau à Nouakchott raconte beaucoup plus qu’une succession d’infrastructures »

Au lendemain de l’indépendance, la Mauritanie dut relever un paradoxe vital : bâtir sa capitale au bord de l’Atlantique tout en manquant d’eau douce. L’accès à l’eau devint ainsi, dès la naissance de Nouakchott, l’un des premiers grands défis de l’État mauritanien.

Dans les premières années, l’eau était transportée sur de longues distances par camions-citernes, notamment depuis Rosso, située à près de 200 kilomètres. Elle était également acheminée depuis Idini, à une soixantaine de kilomètres de Nouakchott, où deux forages avaient été réalisés. Cependant, la production de ces premiers captages se révéla insuffisante, tandis que le transport de l’eau à travers un parcours marqué par les dunes constituait lui-même un défi considérable.

Dès les années 1960, les études, avant-projets et appels d’offres se succédèrent afin de doter Nouakchott d’une usine de dessalement. La société américaine Westinghouse étudia notamment la possibilité de construire une installation destinée à dessaler l’eau de mer pour approvisionner la capitale.

L’usine qui fut finalement construite était cependant française. Le marché fut attribué, en juin 1966, à la Compagnie Générale d’Études (CGE), et les travaux commencèrent en avril 1967. En décembre de la même année, l’installation fut présentée au Havre avant son expédition vers Nouakchott. D’une capacité nominale de 3 000 m³ par jour, elle était couplée à une centrale électrique de 1 650 kW une chaudière de 14 t/h alimentant la centrale thermique. Son coût s’élevait à environ 16 millions de francs français, financés à près de 90 % par le ministère français de la Coopération.

La Compagnie Générale d’Études, titulaire industriel du marché et principal maître d’œuvre, disposait d’une technologie de dessalement par distillation flash à plusieurs étages. L’installation de Nouakchott était ainsi une unité dite « multiflash », reposant sur un procédé de détentes et d’évaporations successives permettant de dessaler l’eau de mer. L’exploitation de l’usine fut confiée à MAURELEC. Mise en service en décembre 1968, elle fut inaugurée par le président Moktar Ould Daddah le 22 janvier 1969.

Parallèlement, afin de répondre aux besoins énergétiques croissants de Nouakchott, l’État envisageait une augmentation de 1 400 kW de la capacité de la centrale électrique, financée par un crédit à long terme de la République fédérale d’Allemagne d’environ 120 millions.

Mais le dessalement révéla rapidement ses limites. Coûteux, complexe à exploiter et vulnérable aux pannes, il ne pouvait suivre la croissance de Nouakchott. Le gouvernement comprit que cette solution, malgré sa prouesse technologique, imposait des charges considérables à un jeune État qui devait simultanément financer ses routes, ses écoles, ses hôpitaux et son administration.

Pendant que l’on cherchait ainsi à vaincre le sel de l’Atlantique, d’autres hommes regardaient sous le sable.

Des travaux de recherche hydrogéologique furent menés de 1963 à 1965 par le Bureau de Recherches Géologiques et Minières BRGM, en liaison avec les services hydrauliques du ministère de la Construction, des Travaux publics et des Transports. Ils visaient notamment à approfondir la connaissance du potentiel des forages d’Idini et de Hassi El Bagra. Parallèlement furent étudiés le potentiel de la nappe maestrichtienne ainsi que celui de la dépression de l’Aftout Es-Saheli.

La faisabilité de cette dernière solution dépendait toutefois notamment des perspectives de construction, par l’OERS, d’un barrage sur le fleuve Sénégal en amont de Saint-Louis. Dès 1966, un dossier technique relatif à l’alimentation en eau par l’Aftout Es-Saheli fut constitué, et des pourparlers furent engagés avec le PNUD afin de financer une étude technico-économique détaillée. En 1967, les études du projet d’Idini progressèrent également. Lors d’une mission d’identification en Mauritanie en 1969, la Banque mondiale releva que la requête officielle de financement de l’étude de l’Aftout n’avait pas encore été soumise au PNUD et que le Gouvernement devait notamment préciser le cadre institutionnel du projet, en particulier son articulation avec l’OERS.

Mais la Mauritanie disposait alors d’un autre atout : un président doté d’une vision diplomatique affirmée et des diplomates capables de transformer les relations internationales du pays en instruments de développement.

La Mauritanie avait établi des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine en 1965, à une époque où Pékin demeurait encore exclu de la représentation de la Chine aux Nations unies. Dès février 1967, Birane Mamadou Wane, ministre mauritanien des Affaires étrangères et du Plan, se rendit en Chine à la tête d’une délégation officielle. Trois accords furent conclus : un accord commercial, un accord de coopération économique et technique et un accord de coopération culturelle.

Le Premier ministre Zhou Enlai assista à la cérémonie de signature, aux côtés de plusieurs hauts responsables chinois, notamment Fang Yi, directeur de la Commission des relations économiques avec l’étranger ; Yang Lin, directeur adjoint ; Ji Pengfei, vice-ministre des Affaires étrangères ; Lu Xuzhang, vice-ministre du Commerce extérieur ; et Zhou Yiping, directeur adjoint de la Commission des relations culturelles avec l’étranger. Chen Yi, vice-Premier ministre du Conseil des affaires d’État et ministre des Affaires étrangères, et Birane Mamadou Wane signèrent les accords au nom de leurs gouvernements respectifs.

Ce rapprochement n’était pas circonstanciel. Moktar Ould Daddah avait fait le choix d’une diplomatie d’indépendance, ouverte à la fois au monde arabe, à l’Afrique, à l’Europe et aux nouvelles puissances du tiers-monde.

À partir de la fin de 1969, face à l’aggravation du problème de l’eau, le gouvernement mauritanien sollicita l’aide de la République populaire de Chine. La demande fut renouvelée à plusieurs reprises. Pékin, fidèle à la prudence qui caractérisait alors l’annonce de ses engagements extérieurs, ne répondit pas immédiatement.

Puis, vers la fin de 1970, survint l’un de ces épisodes discrets dont l’histoire ne mesure parfois la portée que longtemps après.

Au cours d’un dîner organisé par l’ambassadeur de Chine, Feng Yujiu, auquel participaient notamment Mohamed Aly Chérif, secrétaire général de la Présidence de la République, et le ministre de l’Équipement Abdellah Ould Daddah, la conversation porta sur les projets de coopération entre les deux pays. Au détour d’une phrase, l’ambassadeur chinois fit observer que le manque d’eau constituait un problème particulièrement grave pour Nouakchott.

Mohamed Aly Chérif comprit immédiatement la portée du message. Il répondit que Nouakchott avait effectivement un besoin vital d’eau et que la Mauritanie souhaitait que la Chine l’aide dans ce domaine. L’ambassadeur sourit et rappela que la Chine était elle-même un pays du tiers-monde confronté à des problèmes comparables à ceux de la Mauritanie.

Mais Mohamed Aly Chérif perçut, derrière la prudence diplomatique de ces paroles, un signal décisif. Le lendemain, à 8 h 10, il rendit compte au président Moktar Ould Daddah et lui fit part de sa conviction : Pékin semblait désormais disposé à aider la Mauritanie à résoudre le problème vital de l’alimentation en eau de Nouakchott à travers le projet d’Idini.

Moktar Ould Daddah convoqua alors Abdallahi Ould Daddah, ministre de l’Équipement, Hamdi Ould Mouknass, ministre des Affaires étrangères, étant absent de Nouakchott. Abdallahi Ould Daddah se montra sceptique : plus de deux mois auparavant, il avait lui-même évoqué le sujet avec l’ambassadeur chinois sans obtenir de réponse.

Mohamed Aly Chérif lui répondit en substance que cette conversation constituait précisément la réponse que l’ambassadeur avait été chargé de transmettre au Gouvernement. Devant le scepticisme persistant d’Abdallahi Ould Daddah, qui estimait nécessaire de poursuivre les autres pistes, Mohamed Aly Chérif insista : l’ambassadeur de la République populaire de Chine n’était pas un diplomate susceptible de parler à la légère ; chaque sujet qu’il abordait et chaque phrase qu’il prononçait devaient être compris à la lumière des instructions qu’il avait reçues de Pékin.

Le Président, manifestement convaincu, demanda alors à Abdallahi Ould Daddah de prendre immédiatement contact avec le ministre des Affaires étrangères par intérim afin qu’ils convoquent conjointement l’ambassadeur chinois, lui rappellent le caractère vital de l’alimentation en eau de Nouakchott et renouvellent officiellement la demande mauritanienne. Moktar Ould Daddah exigea qu’un compte rendu de cette rencontre lui soit remis dans la journée.

Les deux ministres reçurent l’ambassadeur Yujiu. Celui-ci leur confirma que la République populaire de Chine était prête à étudier la question et même à envoyer, dans les semaines suivantes, des techniciens de haut niveau, car il s’agissait, selon les termes du diplomate chinois, d’un « problème vital ».

Une étape décisive vers la réalisation d’Idini venait d’être franchie

Le 25 octobre 1971, lors du vote historique de la résolution 2758 (XXVI) de l’Assemblée générale des Nations unies, la Mauritanie figura parmi les 76 États ayant voté en faveur du rétablissement des droits de la République populaire de Chine et de la reconnaissance de ses représentants comme les seuls représentants légitimes de la Chine aux Nations unies.

Hamdi Ould Mouknass joua un rôle important dans le développement et le raffermissement de cette relation diplomatique. À son action s’ajoutèrent les efforts constants de Moulaye El Hassen, représentant permanent de la Mauritanie auprès des Nations unies, entouré à New York d’une équipe de diplomates mauritaniens reconnus pour leur sens élevé de responsabilité : Mohamed El Moctar Bal, premier secrétaire, Abdou Ould Hachem, deuxième secrétaire, et Mame Abdou Gueye, attaché.

Au plus haut niveau, le président Moktar Ould Daddah donna à cette relation toute sa dimension politique et stratégique. Il fut reçu par Mao Zedong ainsi que par le Premier ministre Zhou Enlai.

La coopération passa rapidement de la diplomatie au terrain

En août 1972, le ministre mauritanien de l’Équipement, Abdallahi Ould Daddah, inspecta le chantier du projet d’alimentation en eau de Nouakchott à Idini. Il était accompagné de Mohamed Ould Sidi Ali, ambassadeur de Mauritanie en Chine ; de Klédor Sall, secrétaire général du ministère de l’Équipement ; et de Mohamed Lemine Ould Liman, directeur de l’Hydraulique et de l’Énergie.

Du côté chinois étaient présents Feng Yujiu, ambassadeur de Chine en Mauritanie ; Zhu Fengxiang, conseiller économique de l’ambassade ; et Zhang Yucai, chef adjoint du groupe des techniciens chinois, qui présenta au ministre l’état d’avancement des travaux. Abdallahi Ould Daddah souligna l’importance vitale du projet pour les conditions de vie de la population de Nouakchott et exprima, au nom du Gouvernement, sa satisfaction devant les résultats obtenus conjointement par les techniciens mauritaniens et chinois malgré des conditions particulièrement difficiles.

À Idini, le 3 décembre 1973, sous la présidence de Moktar Ould Daddah, fut célébré l’achèvement du projet.

Mais Idini fut également un défi technique. Des problèmes apparurent notamment au niveau des arbres de pompes, dont certains se rompirent. La Chine envoya de nouvelles équipes pour déterminer l’origine de ces défaillances.

En décembre 1975, une investigation scientifique approfondie fut placée sous la direction de l’administration géologique de la Commission nationale chinoise du Plan, avec l’appui de Fang Yi. La Chine envoya notamment en Mauritanie Lü Renhao, de l’Institut de microbiologie de l’Académie chinoise des sciences.

Les spécialistes chinois étudièrent les zones, les formes et les degrés de corrosion ; analysèrent les produits de corrosion et les facteurs environnementaux ; identifièrent et quantifièrent les micro-organismes susceptibles de favoriser la corrosion ; examinèrent la composition chimique de l’eau ; et procédèrent à différentes analyses scientifiques, notamment par spectroscopie, diffraction des rayons X et microsonde électronique.

Leur conclusion fut remarquable : la détérioration des arbres de pompes n’était pas uniquement imputable à la qualité de l’eau, à des phénomènes mécaniques ou à des défauts de verticalité des forages. Elle résultait principalement d’un processus de corrosion électrochimique favorisé par certains micro-organismes, notamment les bactéries du fer et les bactéries sulfato-réductrices.

Les ingénieurs et scientifiques chinois recommandèrent alors plusieurs mesures : remplacer les arbres rotatifs, les colonnes de refoulement et les crépines par des éléments en acier inoxydable résistant à la corrosion ; appliquer des protections anticorrosion et consolider certains ouvrages ; revêtir intérieurement certaines conduites ; désinfecter l’eau des forages par chloration afin de maîtriser l’activité bactérienne ; et réaliser de nouveaux forages en renforçant le contrôle de leur qualité et de leur verticalité.

Après l’application de l’ensemble de ces mesures, les installations continuèrent à fonctionner jusqu’en 1998 et, pendant plus de vingt ans, aucun problème de cette nature ne se reproduisit.

Cette réalisation permit non seulement d’éviter d’importantes pertes économiques, mais, plus important encore, elle contribua à préserver la réputation des projets chinois.

Le professeur réalisa de très nombreuses autres enquêtes sur la corrosion comparables à celle effectuée en Mauritanie, notamment des recherches sur les causes de l’entartrage des conduites d’alimentation en eau de Qingdao et les moyens de le prévenir, une enquête sur les micro-organismes responsables de la corrosion dans la partie amont du projet hydroélectrique des Trois-Gorges, entre Yichang et Chongqing, ainsi que des études sur la corrosion microbiologique des matériaux métalliques et des navires dans l’eau de mer.

En février 1976, El Maaloum Ould Braham , homme de lettres hors pair , ministre mauritanien de la Justice et envoyé spécial du président Moktar Ould Daddah, se rendit en Chine. Le Premier ministre chinois par intérim, Hua Guofeng, le reçut et eut avec lui un entretien cordial et amical, témoignant de la continuité des relations entre les deux pays.

La coopération chinoise se poursuivit dans les phases ultérieures. China Road and Bridge intervint notamment dans le projet de conduite parallèle Idini–Nouakchott à la fin des années 1980. Pour une phase ultérieure, China Road and Bridge été l’entrepreneur général, le First Harbour Engineering Bureau du ministère chinois des Communications été le constructeur et le Tianjin Municipal Engineering Survey & Design Institute bureau d’études d’ingenieur conseil.

Mais pendant qu’Idini fonctionnait, Nouakchott changeait de dimension

La sécheresse précipita vers la capitale des populations venues de l’intérieur du pays. De nouveaux quartiers surgirent et la ville s’étendit dans toutes les directions. Ce qui avait été conçu pour une capitale de quelques dizaines de milliers d’habitants devait désormais alimenter une agglomération de plusieurs centaines de milliers d’habitants, puis une métropole approchant le million.

C’est alors que réapparut, avec une force nouvelle, cette vieille idée du régime de Moktar que les ingénieurs avaient déjà étudiée dans les années 1960 : aller chercher l’eau là où elle existe en abondance, dans la dépression de l’Aftout Es-Saheli, et la conduire jusqu’à Nouakchott.

L’Aftout Es-Saheli changeait complètement d’échelle. Il ne s’agissait plus de quelques puits reliés à une conduite traversant les dunes. Il fallait prélever l’eau de la dépression de l’Aftout-Es-Sahel , la traiter, la pomper et la transporter sur près de deux cents kilomètres. Il fallait construire des stations de traitement et de pompage, des réservoirs et des conduites de grand diamètre, puis garantir à l’arrivée une eau répondant aux besoins d’une métropole.

À partir des années 2000 , une nouvelle génération de responsables mauritaniens entreprit une vaste mobilisation des fonds 220 millions USD auprès des grandes institutions financières arabes, islamiques et africaines et une contrepartie nationale. Le Fonds arabe pour le développement économique et social, la Banque islamique de développement, le Fonds saoudien de développement, le Fonds koweïtien pour le développement économique arabe, la Banque africaine de développement, le Fonds de l’OPEP participèrent à l’immense effort financier nécessaire à la réalisation de l’Aftout Es-Saheli.

Le 24 novembre 2010, au PK 17 de la route de Rosso, l’Aftout Es-Saheli fut officiellement inauguré. De l’usine de dessalement à Idini, puis d’Idini à l’Aftout Es-Saheli, l’histoire de l’eau à Nouakchott raconte ainsi beaucoup plus qu’une succession d’infrastructures. Elle raconte la capacité d’un État à chercher, génération après génération, des réponses nouvelles à une même nécessité vitale, en associant la science, l’ingénierie, la diplomatie et la coopération internationale.

Cette histoire porte enfin une leçon pour le présent. Aujourd’hui, le secteur de l’électricité constitue à son tour un défi structurel majeur. Sa modernisation, notamment dans les domaines de la production, du transport et de la distribution, exige des investissements considérables, mais aussi une assistance technique de très haut niveau, alors même que les marges d’endettement du pays demeurent étroites.

La rencontre du 09 septembre 2026 entre le Premier ministre El Moctar Ould Djay et l’ambassadeur de la République populaire de Chine en Mauritanie, Tang Zhongdong, rappelle l’ancienneté et la profondeur de cette relation.

Dans cet esprit, il serait opportun que la Mauritanie examine la possibilité de solliciter officiellement l’appui de la République populaire de Chine pour un programme majeur consacré à l’électricité, notamment sous la forme d’une assistance technique et, dans la mesure du possible, d’un financement concessionnel avec un élément de don supérieur à 35% ou d’un don non remboursable. L’accent pourrait être placé sur les réseaux de transport et de distribution ainsi que sur les énergies propres, domaines dans lesquels l’expertise technologique chinoise est aujourd’hui considérable.

Car l’histoire d’Idini rappelle une vérité simple : lorsque les ressources financières d’un pays sont limitées et que ses besoins sont immenses, la qualité de ses partenariats compte autant que l’ampleur de ses investissements. Et lorsque vient l’heure des grandes nécessités nationales, c’est aussi dans la constance des amitiés anciennes que se mesure la force d’une diplomatie.

 

 

Mohamed Ould Echriv Echriv

 

 

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