𝐋𝐞𝐭𝐭𝐫𝐞 𝐨𝐮𝐯𝐞𝐫𝐭𝐞 à 𝐒𝐨𝐧 𝐄𝐱𝐜𝐞𝐥𝐥𝐞𝐧𝐜𝐞,
𝐌𝐨𝐧𝐬𝐢𝐞𝐮𝐫 𝐥𝐞 𝐏𝐫é𝐬𝐢𝐝𝐞𝐧𝐭 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐑é𝐩𝐮𝐛𝐥𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐈𝐬𝐥𝐚𝐦𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐝𝐞 𝐌𝐚𝐮𝐫𝐢𝐭𝐚𝐧𝐢𝐞 𝐌𝐨𝐡𝐚𝐦𝐞𝐝 𝐎𝐮𝐥𝐝 𝐂𝐡𝐞𝐢𝐤𝐡 𝐄𝐥 𝐆𝐡𝐚𝐳𝐨𝐮𝐚𝐧𝐢,
𝐌𝐨𝐧𝐬𝐢𝐞𝐮𝐫 𝐥𝐞 𝐏𝐫é𝐬𝐢𝐝𝐞𝐧𝐭,
À Kaédi, lors de votre rencontre avec les populations du Gorgol, vous avez appelé avec insistance au renforcement de l’unité nationale et à la primauté du lien de citoyenneté sur toute autre considération. Dans un pays comme la Mauritanie, marqué par une histoire complexe, plurielle et parfois tragique, cet appel ne peut laisser indifférent aucun citoyen attaché à l’idéal républicain.
Vous avez reconnu que notre histoire nationale comporte des pages lumineuses et d’autres que nous aurions souhaité ne jamais voir écrites. Vous avez également affirmé qu’aucune composante du pays n’a été totalement épargnée par l’injustice, ni totalement étrangère à son exercice. Cette reconnaissance est importante. Elle rompt avec le déni et ouvre, en théorie, la voie à une lecture plus honnête de notre passé commun.
Mais en Mauritanie, Monsieur le Président, 𝒍’𝒉𝒊𝒔𝒕𝒐𝒊𝒓𝒆 𝒅𝒐𝒖𝒍𝒐𝒖𝒓𝒆𝒖𝒔𝒆 𝒏’𝒆𝒔𝒕 𝒑𝒂𝒔 𝒔𝒆𝒖𝒍𝒆𝒎𝒆𝒏𝒕 𝒖𝒏 𝒔𝒐𝒖𝒗𝒆𝒏𝒊𝒓 𝒍𝒐𝒊𝒏𝒕𝒂𝒊𝒏 : 𝒆𝒍𝒍𝒆 𝒅𝒆𝒎𝒆𝒖𝒓𝒆 𝒖𝒏𝒆 𝒓é𝒂𝒍𝒊𝒕é 𝒗𝒊𝒗𝒂𝒏𝒕𝒆, 𝒔𝒐𝒄𝒊𝒂𝒍𝒆, 𝒂𝒅𝒎𝒊𝒏𝒊𝒔𝒕𝒓𝒂𝒕𝒊𝒗𝒆 𝒆𝒕 𝒑𝒂𝒓𝒇𝒐𝒊𝒔 𝒊𝒏𝒔𝒕𝒊𝒕𝒖𝒕𝒊𝒐𝒏𝒏𝒆𝒍𝒍𝒆.
Le passif humanitaire, les déportations, les exécutions extrajudiciaires, l’esclavage et ses séquelles, les discriminations fondées sur l’origine, la couleur de peau, la langue ou l’appartenance sociale, ne relèvent pas d’une mémoire abstraite. Ils continuent de produire des inégalités réelles dans l’accès à la terre, à l’emploi, à l’armée, à l’administration, à la justice et à la reconnaissance nationale.
Dès lors, une question fondamentale se pose : 𝐜𝐨𝐦𝐦𝐞𝐧𝐭 “𝐚𝐬𝐬𝐮𝐦𝐞𝐫 𝐭𝐨𝐮𝐭𝐞 𝐧𝐨𝐭𝐫𝐞 𝐡𝐢𝐬𝐭𝐨𝐢𝐫𝐞” 𝐬𝐚𝐧𝐬 𝐧𝐨𝐦𝐦𝐞𝐫 𝐜𝐥𝐚𝐢𝐫𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭 𝐜𝐞𝐬 𝐟𝐚𝐢𝐭𝐬, 𝐬𝐚𝐧𝐬 𝐫𝐞𝐜𝐨𝐧𝐧𝐚î𝐭𝐫𝐞 𝐥𝐞𝐬 𝐫𝐞𝐬𝐩𝐨𝐧𝐬𝐚𝐛𝐢𝐥𝐢𝐭é𝐬 𝐝𝐞 𝐥’É𝐭𝐚𝐭, 𝐞𝐭 𝐬𝐚𝐧𝐬 𝐞𝐧𝐠𝐚𝐠𝐞𝐫 𝐝𝐞𝐬 𝐦é𝐜𝐚𝐧𝐢𝐬𝐦𝐞𝐬 𝐜𝐨𝐧𝐜𝐫𝐞𝐭𝐬 𝐝𝐞 𝐯é𝐫𝐢𝐭é, 𝐝𝐞 𝐣𝐮𝐬𝐭𝐢𝐜𝐞 𝐞𝐭 𝐝𝐞 𝐫é𝐩𝐚𝐫𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 ?
L’unité nationale ne peut être construite sur une mémoire floue ou neutralisée, où toutes les injustices seraient renvoyées dos à dos sans distinction de nature, d’ampleur et de conséquences.
Vous avez affirmé qu’il n’y a pas d’espoir pour un peuple qui reste prisonnier d’un moment particulier de son histoire. Cette vérité est incontestable. Mais elle ne saurait être comprise, en Mauritanie, comme une injonction à tourner la page sans l’avoir lue jusqu’au bout. 𝑶𝒏 𝒏𝒆 𝒔𝒐𝒓𝒕 𝒑𝒂𝒔 𝒅𝒖 𝒑𝒂𝒔𝒔é 𝒑𝒂𝒓 𝒍’𝒐𝒖𝒃𝒍𝒊, 𝒎𝒂𝒊𝒔 𝒑𝒂𝒓 𝒍𝒂 𝒗é𝒓𝒊𝒕é 𝒂𝒔𝒔𝒖𝒎é𝒆 𝒆𝒕 𝒍𝒂 𝒋𝒖𝒔𝒕𝒊𝒄𝒆 𝒓𝒆𝒏𝒅𝒖𝒆.
Les peuples que vous évoquez, qui ont surmonté des tragédies profondes, ne l’ont pas fait par de simples appels à l’unité ou à la patience. Ils ont mis en place des politiques claires de reconnaissance, des commissions vérité, des réparations symboliques et matérielles, et surtout des réformes structurelles garantissant l’égalité réelle entre citoyens.
Placer la citoyenneté au-dessus de toute autre considération est, comme vous l’avez rappelé, un principe fondateur. Mais en Mauritanie, la citoyenneté demeure inachevée tant que certains citoyens se sentent tolérés plutôt que pleinement reconnus, tant que les langues nationales autres que l’arabe restent marginalisées, tant que l’accès aux responsabilités publiques n’est pas perçu comme équitable, et tant que la justice n’est pas vécue comme la même pour tous.
𝑴𝒐𝒏𝒔𝒊𝒆𝒖𝒓 𝒍𝒆 𝑷𝒓é𝒔𝒊𝒅𝒆𝒏𝒕, 𝒍’𝒖𝒏𝒊𝒕é 𝒏𝒂𝒕𝒊𝒐𝒏𝒂𝒍𝒆 𝒏𝒆 𝒔𝒆 𝒄𝒐𝒏𝒔𝒐𝒍𝒊𝒅𝒆 𝒑𝒂𝒔 𝒑𝒂𝒓 𝒅𝒆𝒔 𝒅𝒊𝒔𝒄𝒐𝒖𝒓𝒔 𝒄𝒐𝒏𝒔𝒆𝒏𝒔𝒖𝒆𝒍𝒔, 𝒂𝒖𝒔𝒔𝒊 𝒃𝒊𝒆𝒏 𝒊𝒏𝒕𝒆𝒏𝒕𝒊𝒐𝒏𝒏é𝒔 𝒔𝒐𝒊𝒆𝒏𝒕-𝒊𝒍𝒔. 𝑬𝒍𝒍𝒆 𝒔𝒆 𝒄𝒐𝒏𝒔𝒕𝒓𝒖𝒊𝒕 𝒑𝒂𝒓 𝒅𝒆𝒔 𝒂𝒄𝒕𝒆𝒔 𝒄𝒐𝒖𝒓𝒂𝒈𝒆𝒖𝒙, 𝒑𝒂𝒓𝒇𝒐𝒊𝒔 𝒅𝒊𝒇𝒇𝒊𝒄𝒊𝒍𝒆𝒔, 𝒎𝒂𝒊𝒔 𝒏é𝒄𝒆𝒔𝒔𝒂𝒊𝒓𝒆𝒔 : 𝒅𝒊𝒓𝒆 𝒍𝒂 𝒗é𝒓𝒊𝒕é, 𝒓é𝒑𝒂𝒓𝒆𝒓 𝒍𝒆𝒔 𝒊𝒏𝒋𝒖𝒔𝒕𝒊𝒄𝒆𝒔, 𝒓é𝒇𝒐𝒓𝒎𝒆𝒓 𝒍𝒆𝒔 𝒊𝒏𝒔𝒕𝒊𝒕𝒖𝒕𝒊𝒐𝒏𝒔 𝒆𝒕 𝒈𝒂𝒓𝒂𝒏𝒕𝒊𝒓 𝒍’é𝒈𝒂𝒍𝒊𝒕é 𝒔𝒂𝒏𝒔 𝒄𝒐𝒏𝒅𝒊𝒕𝒊𝒐𝒏𝒔 𝒏𝒊 𝒉𝒊é𝒓𝒂𝒓𝒄𝒉𝒊𝒆𝒔 𝒊𝒎𝒑𝒍𝒊𝒄𝒊𝒕𝒆𝒔.
C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que la Mauritanie pourra transformer son histoire douloureuse en fondement d’un avenir commun, réellement lumineux et partagé.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de ma considération républicaine.
𝐒𝐘 𝐀𝐁𝐃𝐎𝐔𝐋𝐀𝐘𝐄
𝐒𝐞𝐜𝐫é𝐭𝐚𝐢𝐫𝐞 𝐠é𝐧é𝐫𝐚𝐥 𝐝𝐞 𝐥’𝐈𝐧𝐬𝐭𝐢𝐭𝐮𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐝𝐞 𝐥’𝐎𝐩𝐩𝐨𝐬𝐢𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐃é𝐦𝐨𝐜𝐫𝐚𝐭𝐢𝐪𝐮𝐞
𝐒𝐮𝐩𝐩𝐥é𝐚𝐧𝐭 𝐝𝐮 𝐝é𝐩𝐮𝐭é 𝐝𝐞 𝐥’𝐀𝐦é𝐫𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐝𝐮 𝐍𝐨𝐫𝐝.



