Certains mots ne se traduisent pas, ils se dressent. Dignité n’est pas un concept : c’est une insurrection intérieure.
Dakar, le 23 février 2026
Mon cher Kaaw Touré,
Bassirou m’a parlé de l’analyse que Mamadou Bâ a consacrée à tes poèmes. Je l’ai lue avec l’attention que l’on accorde aux textes qui ne se contentent pas d’expliquer, mais qui dévoilent. Il a fait œuvre d’universitaire : contextualiser, traduire, éclairer les figures, rappeler l’histoire. Il fallait cela. Mais en refermant son étude, je n’ai pas seulement pensé à la littérature ; j’ai pensé à la politique, et plus encore à ce qui la précède : la dignité. Ndimaagu.
Ce mot tient debout comme un arbre dans la saison des vents. On peut en proposer des équivalents, on peut en dérouler les définitions, mais rien n’en épuise la verticalité. La traduction rend le sens ; elle ne rend pas la posture. Or la dignité est d’abord une posture.
Cher Kaaw,
Dans ton poème, tu ne décris pas la dignité; tu l’interpelles. Tu la cherches. Tu l’appelles comme on appelle un compagnon perdu. Cette personnification, que Mamadou Bâ analyse avec finesse, m’a frappé autrement. Elle dit quelque chose de plus vaste : lorsque les institutions se dérobent, lorsque la patrie se rétrécit, il faut parler à une valeur comme on parlerait à un allié. La dignité devient interlocutrice parce que le monde, lui, a cessé d’écouter.
Je suis berlinois, tu le sais. J’ai vu des régimes qui voulaient redresser les hommes à leur manière, les plier au nom d’une unité supérieure. J’ai appris, à travers l’histoire allemande, qu’il existe deux types d’unité : celle qui rassemble par reconnaissance, et celle qui uniformise par contrainte. La première élève ; la seconde écrase. Lorsqu’un État cherche à imposer une langue, à hiérarchiser les cultures, il ne produit pas l’unité; il fabrique du ressentiment.
Dans Qu’est-ce que la littérature ?, Jean-Paul Sartre soutenait que l’écrivain est responsable de son temps. Écrire, disait-il, c’est agir. Ta poésie en poular ne relève donc pas d’un simple choix esthétique. Elle est une action. Elle refuse l’effacement. Elle affirme que la langue maternelle n’est pas un vestige folklorique, mais un espace de souveraineté intime. Écrire dans sa langue, quand celle-ci est minorée ou marginalisée, ce n’est pas s’enfermer : c’est refuser d’être dissous.
Kaaw,
J’ai aussi pensé à Aimé Césaire. Pour lui, la poésie était une reprise de dignité. Non pas une plainte, mais un redressement. Lorsque tu invoques Lumumba, Sankara, Biko, lorsque tu relies les luttes de ton pays à celles d’autres terres africaines, tu construis une généalogie morale. Tu dis que la dignité n’a pas de nationalité. Elle circule. Elle se transmet. Elle se paie parfois du prix du sang.
Mais ce qui m’a le plus saisi, mon cher Kaaw, ce n’est pas la liste des martyrs ; c’est la scène du sable. L’homme traqué, agenouillé, ramassant une poignée de terre pour l’embrasser. Ce geste dépasse le pathos. Il est politique au sens le plus pur. Il affirme que la terre n’appartient pas au pouvoir du moment, qu’elle précède les régimes et leur survivra. La patrie peut devenir hostile ; le sol, lui, demeure mémoire.
Mamadou Bâ parle de métonymie lorsque tu écris que la patrie devient cercueil ou parasite. Il a raison. Mais au-delà de la figure de style, il y a une tragédie moderne : celle de l’État qui confond unité et homogénéité. Toute République qui craint ses langues minoritaires avoue qu’elle n’a pas encore appris l’égalité. L’égalité véritable ne demande pas l’effacement des différences ; elle en organise la coexistence.
Tu sais que je m’intéresse à la politique, non par goût des intrigues, mais parce qu’elle révèle la manière dont une société se comprend elle-même. La dignité, dans ton poème, n’est pas seulement un cri moral ; elle est une critique de l’ordre. Elle rappelle que l’égalité n’est pas une faveur accordée par le centre, mais un droit inhérent à la condition humaine. Ici, je retrouve Kant : l’homme doit toujours être considéré comme une fin, jamais comme un moyen. Or réduire une communauté à une variable d’ajustement linguistique, c’est la traiter comme un moyen.
On te dira peut-être que la poésie ne change pas les constitutions. C’est vrai. Mais elle change les consciences, et ce sont les consciences qui, tôt ou tard, modifient les constitutions. Adorno s’interrogeait sur la possibilité d’écrire après la barbarie. Il craignait que la poésie ne devienne indécente face à l’horreur. Pourtant, ce sont souvent les poètes qui ont conservé la mémoire lorsque les archives officielles mentaient.
La poésie n’abolit pas la violence ; elle empêche qu’elle devienne invisible.
Ce que j’admire dans tes vers, c’est qu’ils ne se laissent pas engloutir par la rancœur. Tu dénonces l’injustice, mais tu n’appelles pas à la haine. Tu réclames des droits, pas une revanche. « Ko jam tan njiili-mi » : je ne veux que la paix. Cette phrase vaut autant qu’un programme politique. Elle affirme que la dignité n’est pas l’orgueil blessé ; elle est la recherche d’un ordre plus juste.
Cher ami,
Dans nos discussions au Café, nous parlons souvent de populisme. Les populismes prospèrent sur l’idée qu’une identité unique doit prévaloir, que la pluralité est une menace. Ils promettent la grandeur en échange de l’uniformité. Ta poésie, au contraire, défend une grandeur plus exigeante : celle qui accepte la complexité. Elle dit qu’un pays est plus riche lorsqu’il reconnaît toutes ses langues, toutes ses mémoires.
Je ne connais pas la Mauritanie comme je connais Berlin, mais je sais que les nations qui ont voulu nier une partie d’elles-mêmes ont fini par s’appauvrir moralement. L’histoire européenne est pleine de ces amputations. Nous avons appris, dans la douleur, qu’on ne construit pas une unité durable sur l’exclusion. La dignité n’est pas divisible.
Permets-moi une dernière réflexion, mon ami. Tu écris que la dignité est le « sauveur des âmes ». Ce n’est pas une formule religieuse ; c’est une intuition politique. Sans dignité, la vie publique devient pure gestion des corps. Avec elle, elle devient affaire de reconnaissance. La dignité n’est pas un luxe moral pour temps de prospérité ; elle est la condition minimale d’une coexistence pacifique.
Je ne sais pas quand l’exil prend fin. Peut-être ne prend-il jamais fin complètement. Mais je sais que l’exil n’a pas réussi à te faire plier. Ndimaagu demeure. Et tant qu’un homme se tient debout dans sa langue, aucun pouvoir ne peut prétendre avoir gagné.
Continue d’écrire, Kaaw. Non pour vaincre un adversaire, mais pour rappeler au monde ce qu’il risque d’oublier: un peuple n’est pas une masse à modeler, mais une constellation de voix. Et que certaines voix, même minoritaires, portent en elles la mesure de la justice.
Ton ami
Karl,
Le Vieux Berlinois
Quotidien
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