L’ÉTAT DE L’UNION DE SONINKARA / Par Bocar Tandia

Les Soninkés de tous horizons se sont unis d’une manière flamboyante et extravagante  pour célébrer la Journée Internationale de la Langue Soninké – grands boubous, robes  et caftans, tout en indigo, produits localement, pour montrer au monde que nous  sommes une communauté soudée, indépendante –  qui a le savoir-faire. A l’occasion de  cette commémoration festive, Il y a eu les chants, les tambours, les danses, les récits,  les poèmes, les défilés et les foires pour promouvoir le génie de la femme Soninké et  son esprit d’indépendance et d’entreprise.

Tout cela était bon, irréprochable et inédit.  On a mis le paquet ! Well done ! Félicitations ! J’assume que les autres communautés  étaient émerveillées par nos mises en scène. Je suis vraiment ravi de voir notre  communauté célébrer en grande pompe nos acquis et notre héritage d’un passé  glorieux – nous sommes “DIFFÉRENTS”; nous sommes “EXCEPTIONNELS”; nous  sommes “INTÈGRES”; nous sommes une communauté “UNIE” et “RÉSILIENTE”; nous  sommes CECI et CELÀ ! Les attributs, les superlatifs et les éloges ne manquent pas!  N’est-ce pas là une certaine naïveté animée d’enthousiasme et de zèle compte tenu  des problèmes endogènes qui érodent notre tissu social ? Maintenant que les tambours,  les danses, les chants, les défilés, les éloges et autres ont pris fin, revenons à la grande  maison familiale pour faire face aux monstres, démons, et diables que nous avons  nous-mêmes créés. De véritables épines dans le pied, qui ne cessent de nous agacer à tout moment, même si on montre un semblant de confort pendant nos moments  d’extravagance. En Anglais, on dit, “You can run but you can’t hide.”

Derrière tous ces efforts titanesques que nous avons mobilisés pour ce “dopage culturel”, se cache malheureusement, le déni d’une maison en feu, au bout de l’implosion, divisée, fragmentée et déchirée. En conséquence, cette fragmentation de  notre espace culturel est perceptible sur tous les fronts – elle est religieuse; elle est  sociale; elle est économique; elle est politique; elle est idéologique; la liste est longue.  Par exemple, certaines catégories de personnes trouvent dans cet arrangement social  leurs comptes s’arrogeant des “prérogatives innées” pendant que d’autres se voient  lésées et marginalisées/stéréotypées parce que tout simplement ils appartiennent à une  certaine catégorie sociale. Ainsi, ces malaises sociaux constituent des menaces  existentielles à notre adaptation à un monde beaucoup plus tolérant et inclusif. Nous  vivons sous un même toit, mais la visibilité et la proximité n’y existent pas. Voir son  semblable n’est nullement sa présence physique. Voir son semblable c’est partager et s’associer à sa peine, sa joie, sa douleur, ses difficultés, ses victoires et ses défaites. En un mot, voir son semblable c’est le sentir humainement, c’est l’apprécier et  l’accepter comme égal à soi-même !

Par ailleurs, la vérité d’hier qui nouait nos rapports s’est transformée en une vérité  multidimensionnelle où chacun l’interprète selon sa perception et ses inclinations. Les  vérités qui nous unissaient, au passé, sont devenues fluides – elles sont soumises à de  multiples interprétations et propensions. De ce fait, il est ceux qui avancent des  arguments fallacieux et ceux qui succombent/répondent à ces absurdités; ceux qui  n’écoutent pas pour comprendre et apprendre; ceux qui lisent ou écoutent seulement pour répondre; ceux qui pensent “connaître” Dieu mieux que les autres, alors que Dieu  est ineffable et dépasse l’entendement et les attributs humains; ceux qui pensent que  leur hiérarchie sociale leur confère des droits et des privilèges innés; ceux ce qui  réclament leur humanité pour simplement être reconnus comme parti intégrante de la  communauté et non des figurants; et ceux qui ont un esprit grégaire. Voila! Il y a donc  toute une litanie de problèmes qui enveniment notre cohabitation et nous n’avons pas  eu l’audace de confronter ces réalités de face. Par conséquent, on fait semblant que  “tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.” C’est candide!

C’est ainsi que ce comportement irréaliste et indifférent continue d’exacerber nos  troubles internes, créés de nous-mêmes. Ça me dérange de voir des gens crier haut et  fort notre “exceptionnalisme” au moment où nous avons du pain sur la planche! Sinon,  “the elephant in the room » que personne n’ose aborder ou confronter. Personne n’a eu  le cran de dire “ENOUGH is ENOUGH!” Nous valons mieux que ces considérations  médiévales (Tunkanlenmu/Hooro, Como, Ňaxamalo). Personne n’est venu au monde  biologiquement noble, esclave ou autres catégories sociales. Nous sommes tous nés  avec la même morphologie, la même chair, les mêmes os, les mêmes membres et  articulations, le même sang qui circule dans nos veines. Bref, le même corps et esprit!.  Au fait, je me demande, s’il existe de perfusions sanguines qu’on administre aux  patients étiquetées selon les appartenances sociales. Arrêtons donc ces irrationalités  qui ne sont que des constructions sociales; on ferait mieux d’être solidaires en se  passant de nos tabous et de nos préjugés.

Cependant, pour mieux s’adapter aux aléas du temps, le Soninké doit impérativement  sortir de sa zone de confort (l’immobilisme, l’inertie, le statu quo, l’ordre établi) et  collaborer au-delà des clivages sociaux afin de défier la sagesse conventionnelle, et à  la suite embrasser une mentalité plus progressiste, inclusive et tolérante.  Notre survie  dépendra de ce que l’on peut faire pour Soninkara au lieu de ce que Soninkara  fait pour nous.  Pour l’instant, de mon point de vue,  l’unité Soninké est un mythe, un  fantôme, un mirage tant qu’on continue de nous accrocher à des futilités qui  phagocytent notre épanouissement social, culturel et économique. Il faut se rappeler  que cette gloire que nous clamons haut et fort aujourd’hui n’est autre qu’un vestige  ancestral, nostalgique et sentimental. Certes, à célébrer! Mais, c’est à peine qu’elle  représente notre mémoire collective, présentement. Pourquoi? Parce que nous  évoluons, en ce moment, sur différents spectres sociaux et idéologiques; d’où une  absence d’intérêts communs et de proximité dans l’accomplissement de nos  routines/affaires quotidiennes. A cet égard, nous ferions mieux de rectifier le tir tant que  nous sommes dans ce bourbier, délibérément orchestré par notre propre mentalité  compétitive et conflictuelle –  “nous contre eux.”

Pour conclure mon constat, mon souhait est que le Soninké de toutes les catégories  sociales, embrasse la modernité et l’humanisme des autres. Éloignons-nous de ces  comportements orthodoxes, ces structures sociales complexes et dogmatiques.  Adoptons la pensée divergente. C’est en ce moment qu’on apprendra à mieux  comprendre et apprécier ceux avec qui nous partageons les mêmes espaces culturels,  les mêmes joies, et les mêmes malheurs. De plus, cette communauté nous appartient  tous et toutes les voix doivent être élevées et entendues. Je termine avec cette  fameuse citation du Président Kennedy, “Freedom is indivisible, and when one man is  enslaved, all are not free.” Dans le même esprit de solidarité humaine, Rousseau  avance l’argument selon lequel, “Quand un homme est enchaîné, nous sommes tous  enchaînés.” Par conséquent, il nous est impératif de donner un visage humain à tous  nos comportements et à nos actions; c’est en ce moment qu’on pourra gravir la  montagne ensemble en harmonie avec nous-mêmes.

 N’est-il pas temps de nous débarrasser de nos états d’esprit, nos haches de guerre, nos  haines et animosités prononcées, notre instinct grégaire, pour enfin revenir à ce qui est  essentiel en nous: notre solidarité en pensée et en action, notre humanisme. Voilà donc  l’état de notre union qui me paraît sombre en ce moment, à mon avis! Salam, merci!

 Note aux lecteurs:

Ce constat n’est point des propos condescendants. Mon but est que chaque lecteur,  quel que soit son milieu social, se projette dans le contenu du texte avec un esprit  ouvert afin de donner, éventuellement, un coup de main pour remettre sur les roues ce  qu’on a perdu – le vivre-ensemble. En outre, c’est tout simplement le cri du cœur d’un  humaniste qui voudrait encourager les autres à suivre le chemin de la rédemption et de  l’harmonie.

 

 

 Bocar Tandia (TBocar)

 Kansas City, Missouri – USA

 

 

 

(Reçu à Kassataya.com le 10 octobre 2026)

 

 

 

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