Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l’armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
Jeudi 19 février 2026.
Je ne sais pas si les mots vont pouvoir exprimer ce que je veux dire. Exprimer ma tristesse, exprimer ma douleur, exprimer ma perte. La perte de cette grande dame que j’ai toujours admirée, que j’ai toujours respectée, qui a toujours été pour moi le symbole même de la dignité et de l’humanité de la cause palestinienne.
Je l’ai rencontrée pour la première fois en 1998 à Aix-en-Provence, où je poursuivais mes études. Elle était venue parler en compagnie de Mahmoud Darwich, le grand poète palestinien. Je connaissais déjà Darwich, j’attendais le moment de le revoir, mais je n’avais pas encore rencontré cette très jolie dame, très modeste, dont j’adorais l’accent chantant qui roulait les « r », chaque fois que je l’entendais à la radio ou sur les plateaux de télévision.
« Bonjour Rami, c’est Leïla Shahid à l’appareil »
Elle était pour moi un exemple de la façon de parler de la cause palestinienne, d’exprimer la douleur des Palestiniens, ou bien de ceux de Palestine ou ceux des camps de réfugiés au Liban, en Syrie ou en Jordanie.
À Aix, j’ai pu lui serrer la main brièvement, je n’ai pas eu le temps de lui exprimer mon admiration. Il m’a fallu attendre trente ans. Un jour, en plein génocide à Gaza, je reçois un appel sur mon portable et je reconnais dès le premier mot cette voix que j’entendais à la radio et à la télévision : « Bonjour Rami, c’est Leïla Shahid à l’appareil. » Je crois que ce fut la plus grande joie de ma vie. Et cette voix me disait qu’elle me soutenait, qu’elle suivait mon journal sur Orient XXI et mes interventions à la télé, à la radio. J’ai reçu ces paroles comme un grand honneur. En même temps, elles m’investissaient d’une grande responsabilité, parce que je n’arriverai jamais à faire ce qu’elle a fait pour la Palestine et pour la cause palestinienne.
Leïla Shahid n’était pas une des meilleurs diplomates palestiniens, c’était LA meilleure. Elle n’était pas née en Palestine mais savait parler au nom des Palestiniens. J’ai beaucoup appris de sa façon de parler à l’Occident, surtout aux Français. C’est elle qui m’a appris comment parler à l’Autre, à ceux qui ne font pas partie de notre culture ou qui ne partagent pas notre religion : avec amour et dignité. Elle n’essayait pas d’enfoncer les portes, mais plutôt de procéder pas à pas, de créer l’ambiance de la cohabitation. Elle parlait avec son cœur plein d’humanité, expliquait avec délicatesse et avec une grande finesse son amour pour la Palestine, et les souffrances des Palestiniens. À l’époque, quand j’écoutais ses interventions, je n’avais pas une grande connaissance des enjeux politiques et stratégiques en Occident, surtout en France, tout cela me dépassait. Mais j’étais impressionné par sa posture, sa dignité, sa façon d’aller à l’essentiel, toujours à hauteur d’humanité. Elle ne défendait pas la cause, elle l’incarnait. J’ai appris d’elle comment toucher la culture de l’autre, comment parler avec lui en utilisant son langage, en faisant des références à son histoire.
Comment toucher le cœur des autres ? Comment parler de cœur à cœur ? J’aimais la façon qu’avait Leïla Shahid de construire des ponts, de tisser des liens très forts entre les cultures et les populations. Elle défendait la cause palestinienne avec une grande noblesse et une grande intelligence. Grâce à elle, j’ai compris que débattre, ce n’est pas faire preuve de faiblesse, mais plutôt faire preuve d’une force maîtrisée, que le débat est un lieu de culture, d’échange et surtout de respect de l’autre.
Comme si j’étais décoré d’une médaille d’honneur
Leïla, j’ai beaucoup appris de toi. À l’époque, quand j’étais à Aix, la majorité des Français ne savait pas grand-chose de la Palestine. Ils connaissaient Yasser Arafat et Israël, mais c’était tout. J’essayais de faire comme toi, de parler aux gens, d’améliorer mon français pour avoir la même aisance que toi. J’essayais même de rouler les « r » comme toi, tellement j’aimais la musique de ta parole… mais sans y arriver.
Je n’ai ni ta diplomatie ni ton intelligence, mais j’ai essayé de me hisser à ton niveau et à celui de la cause palestinienne comme tu la défendais. Alors quand tu m’as téléphoné pour me dire que tu voulais préfacer mon livre, ce fut comme si j’étais décoré d’une médaille d’honneur. J’ai eu une raison de plus pour souhaiter l’arrêt de cette guerre et de ce génocide : pouvoir te dire en face tout ce que je suis en train de t’écrire. Te dire mon admiration et mon respect, te dire que tu étais ma professeure, que tu étais la meilleure représentatrice de la Palestine. Que tu étais la cause palestinienne, parlant au monde entier, d’une capitale à l’autre, de l’injustice que nous vivons. Je voulais te dire combien j’étais honoré que tu m’aies appelé au téléphone, et que tu fasses partie de mon groupe WhatsApp, et d’échanger des messages avec toi.
J’étais si heureux que tu sois là. Ton soutien m’a donné beaucoup de force, beaucoup de détermination pour continuer à parler. Mon père, qui était journaliste, m’a appris l’amour de la Palestine, et qu’une plume valait beaucoup plus que les mitrailleuses et les bombes atomiques. Mais toi, tu m’as appris comment parler aux autres, comment construire des ponts. Comment transmettre la question palestinienne à des populations entières de l’Occident, avec cette petite plume que mon père m’a donnée.
Essayer de prolonger ton chemin
Tu m’as appris à avoir le courage d’affronter celui qui nous veut du mal, ou bien celui qui, par idéologie, veut faire de nous des terroristes, transformer la victime en bourreau. Le courage d’affronter ces gens-là avec humanité, et avec beaucoup de force. Tu m’as appris à ne pas demander la compassion, mais à éveiller les consciences. Parce que nous sommes du côté du droit. Quand je fais des interventions ou quand j’écris, j’essaie de t’imiter, de me souvenir que j’ai la responsabilité de représenter avec honneur la juste cause. Comme on dit chez nous, « nous sommes les propriétaires du droit » (pour dire que le droit est de notre côté). Nous ne sommes ni des bourreaux ni des colons. Nous sommes un peuple qui vivait en paix, et dont quelqu’un est venu prendre la terre.
Et toi, tu étais la meilleure pour montrer qui est le bourreau et qui est la victime. Je voulais continuer à apprendre de toi mais tu es partie trop tôt. J’avais tant de choses à te dire. Je voulais te présenter ma famille, Sabah, Walid et Ramzi. Je voulais leur dire tout ce que tu étais pour moi, les yeux dans les yeux. Je voulais leur dire : « Voici ma professeure. » Comme quelqu’un qui veut présenter à ses enfants son professeur le plus aimé quand il était petit. Mais tu n’étais pas seulement une professeure pour moi, tu étais une véritable école à toi toute seule : une école de diplomatie, d’humanité, de savoir-faire. Une école de dignité. Une école engagée, ferme sans être dure. Et sans haine.
Ton combat continue, Leïla. On va essayer de prolonger ton chemin. Tu es toujours en nous, tu seras toujours notre guide, notre lumière et notre école. Et j’espère qu’on sera à la hauteur. Tu as tout mon respect, ma gratitude et ma fidélité.
Source : Orient XXI
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